Introduction : recherche de la vérité, apostasie et libéralisme
« Pourquoi croyez-vous ce que vous croyez ? »
Cette question était le thème d’un discours public présenté lors d’une assemblée des Témoins de Jéhovah en 2024.
La question est pertinente, mais je la trouve encore un peu trop étroite. On peut très bien expliquer pourquoi l’on croit en piochant uniquement les éléments qui vont dans le sens de nos croyances. À force d’accumuler ce qui nous conforte et d’écarter le reste, on finit généralement par se construire une conviction inébranlable.
Pour réellement vérifier une croyance, il faut selon moi aller plus loin, notamment en s’intéressant sérieusement aux arguments contraires et en cherchant ce qui pourrait éventuellement nous donner tort. C’est exactement ce que nous attendons des personnes à qui nous prêchons, puisque nous leur apportons des arguments contraires à leurs croyances. Alors autant commencer par nous appliquer cette exigence à nous-mêmes.
J’ai longtemps adopté la posture inverse. Je pensais que les preuves en faveur de mes croyances étaient tellement écrasantes qu’étudier sérieusement un raisonnement contraire ne servirait à rien. Mes convictions n’allaient pas bouger, alors pourquoi perdre mon temps ?
De plus, les mises en garde répétées du Collège central contre les raisonnements dits « apostats » renforcent évidemment cette posture et écouter la partie adverse devient un danger. On apprend donc à se méfier de tout ce qui contredit l’organisation, avant même de prêter attention au raisonnement avancé.
Mais cette notion de danger me paraît quand même étrange. Notre but n’est-il pas de connaître la vérité ? Si nous sommes absolument certains de l’avoir trouvée, pourquoi faudrait-il craindre un raisonnement contraire ?
Peut-être parce qu’au fond le problème est que nous avons attaché beaucoup trop de choses et d’espérances à nos croyances pour envisager la possibilité qu’elles soient fausses. La simple pensée de se demander « Et si ce que l’on m’a enseigné était faux ? » devient alors terrifiante.
Pourtant, nous ne ferions qu’entamer une noble démarche qui est celle d’oser remettre en cause une certitude. C’est justement cette démarche qui a permis aux personnes à l’origine de notre mouvement de se défaire de dogmes religieux profondément ancrés comme l’enfer de feu, l’immortalité de l’âme ou la Trinité. Alors cette démarche est-elle réellement dangereuse ou au contraire nécessaire ?
La Bible elle-même contient cette observation :
« Le premier qui présente sa version des faits semble avoir raison, jusqu’à ce que la partie adverse arrive et lui demande de prouver ce qu’il dit. » — Proverbes 18:17.
Cette observation me paraît très juste. En effet, tant qu’on n’entend qu’une seule version des faits, on a souvent tendance à la considérer comme évidente. Ce n’est généralement qu’après avoir entendu quelqu’un défendre sérieusement un point de vue contraire que l’on commence à remettre en question ce que l’on croyait jusque-là.
Je suis donc formel : un Témoin de Jéhovah qui ne lit que des publications des Témoins de Jéhovah aura autant de chances de rester Témoin de Jéhovah qu’un musulman de rester musulman en écoutant uniquement les arguments de sa propre religion.
Les publications des Témoins de Jéhovah ne feront que nous conforter dans nos croyances. Et pour quelqu’un qui a « grandi dans la vérité » on est en droit de se poser la question de l'œuf ou de la poule. Est-ce vraiment l’enseignement des Témoins de Jéhovah qui m’a convaincu, ou suis-je parti d’emblée avec l’idée que cet enseignement était infaillible parce que j’ai grandi en entendant que c’était Jéhovah lui-même qui nous enseignait ?
Considérant cette « nourriture spirituelle » comme venant de Jéhovah, beaucoup sont naturellement portés à faire confiance, parfois sans réellement vérifier ce qui est affirmé. Dans le même temps, les recherches à partir de sources externes à l’organisation sont fortement déconseillées. On finit ainsi par tourner dans un circuit fermé où la contradiction est pratiquement absente.
Il est donc selon moi nécessaire d’écouter directement les personnes qui défendent le point de vue opposé si l’on recherche sincèrement la vérité. Et j'insiste sur ce point : lire une publication des Témoins de Jéhovah qui résume un argument contraire avant de le réfuter ne suffit pas. Ce n’est pas entendre la partie adverse, c’est encore écouter l’organisation parler à sa place.
Les Témoins de Jéhovah demandent eux-mêmes aux personnes qui veulent s’informer à leur sujet de consulter jw.org plutôt que de se fier à des médias susceptibles de déformer leurs croyances. Il paraît donc logique d’accorder la même possibilité aux personnes qui contestent leurs enseignements.
D’ailleurs, la Bible et les publications de l’organisation encouragent elles-mêmes cette démarche de vérification.
La Tour de garde du 1er septembre 2010, page 13, parle des Béréens qui « examin[aient] soigneusement les Écritures chaque jour pour voir si ces choses étaient ainsi » et ajoute :
« Vous n’avez rien à craindre à examiner vos croyances de cette façon. La Bible vous encourage à “vérifi[er] toutes choses” avant de les accepter pour vraies. »
De même, La Tour de garde de novembre 2010, page 9, demandait aux jeunes :
« Pourquoi ne pas vérifier par vous-même que ce qui vous a été enseigné sur la base de la Bible est bel et bien la vérité ? »
Je suis totalement d’accord avec cela, mais il y a deux problèmes majeurs chez les Témoins de jéhovah.
D’une part, on nous encourage à vérifier nos croyances tout en nous demandant d’éviter les personnes et les sources qui les contestent sérieusement. Mais vérifier un enseignement sans écouter une contradiction me paraît être une absurdité.
D’autre part, si cette démarche nous conduit à des conclusions différentes de celles de l’organisation et que nous assumons ces nouvelles convictions, nous sommes alors renvoyés de l’assemblée et pouvons être qualifiés d’apostats.
En soi, il est logique qu’une personne qui rejette les croyances fondamentales d’une religion ne soit plus considérée comme membre de cette religion. Le mot « apostat » est également exact puisqu’on y retrouve cette notion de désertion ou d’abandon. Si je renie mes anciennes croyances, alors je deviens bien un apostat.
Le problème n’est donc pas là. Le problème est lié à la politique agressive de l'organisation envers les membres qui n’adoptent plus ces croyances. Car les conséquences vont bien au-delà du domaine religieux et s’appliquent en dehors de l’assemblée. Nos amis n’ont plus le droit de nous fréquenter, de manger avec nous ni même de nous saluer dans le cas d’une personne considérée comme apostate. 1
Donc, en clair, si je caricature un peu, le discours pourrait être le suivant : « Faites vos recherches, mais essentiellement avec nos publications, et veillez surtout à parvenir aux mêmes conclusions que nous, sinon vous serez rejeté. » Il n’y a pas vraiment d’autre issue possible si nos recherches nous amène à une autre conclusion : nous devons soit nous taire ou alors accepter de perdre nos relations avec certains de nos proches.
Je prends évidemment le contrepied de ces deux règles. D’abord, il me semble nécessaire d’effectuer mes recherches en utilisant des sources différentes, y compris des sources que l’organisation qualifierait d’apostates. Sans contradiction il ne peut pas y avoir de recherche honnête de la vérité.
Ensuite, je dois accepter le changement d’avis comme une possibilité réelle. Si, avant même de commencer mes recherches, je m’interdis de parvenir à une conclusion différente, alors cette démarche ne sert absolument à rien.
Bien sûr, en écoutant des points de vue opposés, on peut tomber sur de fausses informations. Mais c’est justement là que nos capacités de réflexion doivent servir, notamment en vérifiant les sources, en confrontant les arguments et en essayant de démêler le vrai du faux. Se faire son propre avis, utiliser son libre arbitre et sa raison, plutôt que de suivre aveuglément une autorité religieuse qui pense à notre place.
C’est cette démarche que j’ai fini par entreprendre de mon côté.
Je vais maintenant aller droit au but : le résultat de mes recherches m’a convaincu que les Témoins de Jéhovah ne détiennent pas la vérité. C’est simplement mon opinion.
Je me suis rendu compte que j’avais fermé les yeux sur beaucoup de choses. Pourtant, je n’ai fait que ce que la Bible et les publications citées plus haut nous encouragent à faire, en utilisant mes capacités de réflexion et en vérifiant ce qui m’a été enseigné.
Cela fait-il de moi un apostat que les Témoins de Jéhovah n’ont même plus le droit de saluer ?
Oui, selon leur définition. Ce document lui-même sera certainement considéré comme apostat, puisque j’y conteste ouvertement les enseignements et l’autorité de l’organisation et, plus grave encore, l'affirmation selon laquelle la Bible serait inspirée de Dieu.
Il faut tout de même se rappeler qu’à une autre époque, porter sur la Bible le regard critique que j’adopterai dans la seconde partie pouvait avoir de graves conséquences.
En 1697, Thomas Aikenhead, étudiant écossais de seulement 20 ans, fut pendu pour blasphème après avoir contesté la Bible, la Trinité et plusieurs doctrines chrétiennes.
Cela nous paraît aujourd’hui absurde. D’ailleurs, en Europe une telle condamnation ne serait plus possible. Le droit de changer de religion ou de conviction est explicitement protégé par la Convention européenne des droits de l’homme. Cette protection s’inscrit dans le libéralisme, au sens philosophique du terme, qui défend pour tous la liberté d’opinion et la liberté de conscience.
Plus largement, les progrès de la tolérance religieuse ont également profité aux mouvements comme celui des Étudiants de la Bible. Au XIXe siècle, Russell et ceux qui l’ont précédé ou influencé ont pu publier leurs interprétations, contester les doctrines des Églises établies et former leur propre mouvement sans risquer d’être condamnés pour blasphème ou apostasie.
Dès lors, est-il encore raisonnable aujourd'hui, de considérer que remettre en question un enseignement religieux mérite une punition ou une mesure disciplinaire ?
Je ne mets évidemment pas sur le même plan la pendaison de Thomas Aikenhead et le renvoi de l’assemblée chez les Témoins de Jéhovah. Ce serait absurde et exagéré. Ce que je dénonce est uniquement le principe qui consiste à transformer le doute, la remise en question ou le changement de conviction en une faute justifiant une punition.
Or, chez les Témoins de Jéhovah, le renvoi est justement présenté comme une mesure de discipline, voire comme une punition. Ses conséquences peuvent aller bien au-delà du domaine religieux et toucher directement la vie privée, les relations sociales et même les liens familiaux.
En témoigne cette vidéo dont je me souviens très bien, que nous avions tous visionnée à la Salle du Royaume en 2017. On y voit une jeune femme adulte, excommuniée et ne vivant plus chez ses parents, qui tente de les appeler. Ces derniers voient son nom s’afficher sur leur téléphone et, malgré l’émotion qu’ils ressentent, trouvent la force de ne pas décrocher. Et ce comportement était présenté aux Témoins de Jéhovah du monde entier comme un exemple de fidélité à suivre. C’est ahurissant…
Cette vidéo a été supprimée du site jw.org en octobre 2024, mais on peut toujours la retrouver grâce à cette archive.
Pour rappel, les Témoins de Jéhovah étaient alors engagés dans une bataille judiciaire avec les autorités norvégiennes concernant notamment leur pratique de l’excommunication. La vidéo avait d’ailleurs été utilisée lors du procès de janvier 2024 pour illustrer les conséquences de cette pratique sur les relations familiales. Cette même année, le Collège central a annoncé plusieurs changements concernant l’excommunication, avant que la vidéo ne disparaisse du site quelques mois plus tard.
Je renvoie ici à la partie dans laquelle je détaille cette affaire. Selon moi, tout Témoin de Jéhovah devrait au moins avoir connaissance de la chronologie de ces événements, qui est très troublante.
Cependant, malgré la suppression de cette vidéo, je ne vois pas en quoi le comportement de ces parents ne serait plus d’actualité aujourd’hui. Les changements mineurs apportés en 2024 n’ont pas remis en cause le principe de limiter fortement les contacts avec un membre de sa famille renvoyé qui ne vit plus sous le même toit.
D’ailleurs, dans ce culte matinal publié en octobre 2024, soit plusieurs mois après l’annonce de la nouvelle compréhension sur le renvoi, Ralph Walls présente encore l’idée que maintenir des contacts avec un proche renvoyé est un exemple « d’état d’esprit indépendant ». Il a même le culot d’expliquer que notre capacité de réflexion devrait nous protéger contre « ce genre de raisonnements qui ne reflètent pas la pensée de Jéhovah » !
Cette coupure sociale imposée aux personnes renvoyées, et de façon encore plus stricte aux apostats, tue tout débat d’idées et tout échange d’arguments. Elle peut également avoir de lourdes conséquences sur ceux qui perdent brutalement leurs amis, parfois leur famille et l’essentiel de leur vie sociale. C’est d’ailleurs pour cette raison que beaucoup décident malgré tout de rester dans l’organisation alors qu’ils n’y croient plus et finissent par faire semblant. Le fait que certains en soient réduits à cela devrait quand même nous amener à nous interroger sérieusement sur le bien-fondé de cette politique de renvoi. On peut même se demander si nous sommes réellement libres de changer de religion lorsque nos proches sont encouragés à ne plus nous parler.
Alors oui, avant même de présenter mes arguments, voici déjà un premier désaccord fondamental que j’ai avec l’organisation : le traitement qu’elle réserve à ceux qui changent de croyance me pose un sérieux problème.
Refuser d’adresser la parole à quelqu’un à cause d’un désaccord d’ordre intellectuel ne me paraît ni moral ni raisonnable. À mes yeux, cela s’apparente à une dictature de la pensée. Je trouve que cette manière d’agir manque tellement de bon sens.
Cette mise au point sur l’apostasie me paraissait nécessaire. Il est facile de balayer tout un raisonnement en le qualifiant d’« apostat » et de considérer qu’il n’est donc même plus nécessaire d’y prêter attention. Mais une étiquette ne répond à aucun argument.
Il faut plutôt se poser la question : un propos peut-il être apostat et véridique ? C’est ça la vraie question pour quelqu’un qui recherche honnêtement la vérité. Et pour pouvoir valider ou réfuter les arguments d’une personne il faut forcément s’y intéresser. L’inverse pose un sérieux problème de cohérence pour quelqu’un affirmant rechercher la vérité.
Ceci dit, passons donc au fond.
J’ai entrepris cette démarche de remise en question de la façon la plus sincère possible. Je vais donc présenter quelques-uns des faits et des arguments qui ont contribué à ma réflexion, ainsi que mon point de vue sur certaines choses. Je ne prétends pas détenir une nouvelle vérité absolue, mais j’estime avoir suffisamment de raisons pour ne plus croire ce que l’organisation m’enseigne.
Je ne pourrai évidemment pas détailler tout ce que j’ai découvert. Ce document est déjà suffisamment long. Mais je pourrai fournir davantage d’éléments à ceux qui voudront réellement approfondir un sujet.
Un Témoin de Jéhovah convaincu ne devrait avoir aucune raison de craindre ce que je vais exposer. Les affirmations factuelles seront sourcées et chacun pourra les vérifier. Et si quelqu’un n’est pas d’accord avec mes conclusions, il peut parfaitement m’apporter une contradiction. Ce sera toujours plus intelligent que de me coller l’étiquette d’apostat pour éviter de répondre à ce que j’écris.
Dans une première partie, je reviendrai sur certains enseignements propres aux Témoins de Jéhovah afin de répondre à une question centrale : le Collège central est-il réellement « l’esclave fidèle et avisé » établi par Jésus ? Pour cela, je m’intéresserai notamment à l’origine et aux fondements de quelques-unes de nos croyances les plus importantes.
Dans une seconde partie, j’aborderai la Bible elle-même. Cette question est encore plus fondamentale. En effet, si la Bible n’est pas divinement inspirée, il n’y a même plus à discuter de l’autorité du Collège central, puisque toute sa légitimité repose sur elle.
Je parlerai notamment d’archéologie. Cependant, je sais que certains accordent peu de confiance aux recherches archéologiques, aux interprétations des spécialistes ou aux méthodes de datation. Je montrerai donc également certains problèmes en utilisant la Bible, et uniquement la Bible.
Si vous considérez que s’intéresser à l’histoire de sa religion, rechercher l’origine de ses croyances, étudier l’archéologie et même lire attentivement la Bible est quelque chose de mal, alors vous pouvez passer votre chemin.
Et je précise bien : lire la Bible. Certains passages suffisent déjà à remettre sérieusement en question ce que l’on m’a enseigné.
Pour les autres, voici le résultat de mes recherches et de ma réflexion. Libre à chacun de croire ce qu’il veut. Mais, en ce qui me concerne, il ne me viendrait jamais à l’esprit de ne plus saluer quelqu’un ou de refuser de manger avec lui simplement parce qu’il a changé d’avis et ne partage plus mes convictions. Bien au contraire, je serai toujours disposé à écouter une véritable contradiction.
Partie I : Les Témoins de Jéhovah sont-ils réellement dirigés par Dieu ?
L’autorité du Collège central : légitimité, pouvoirs et conséquences
« Es-tu convaincu que le Collège central des Témoins de Jéhovah est “l’esclave fidèle et avisé” établi par Jésus ? »
Cette question figure dans la première partie des questions posées à ceux qui désirent se faire baptiser.2
En 2019, l’année de mon baptême, j’ai évidemment répondu oui à cette question. C’est réellement ce que je croyais.
Les Témoins de Jéhovah considèrent que le Collège central est « l’esclave fidèle et avisé » dont Jésus parle en Matthieu 24:45, autrement dit le canal qu’il utilise aujourd’hui pour nourrir et diriger les proclamateurs. Selon nos publications, nous soumettre à la direction de ce canal revient donc à nous soumettre au Christ.3
Cette croyance a des conséquences très concrètes. L’organisation nous répète que nous devons obéir à ses directives, même lorsqu’elles nous paraissent étranges ou illogiques. La Tour de garde de février 2022 explique notamment que, dans le futur, « nous recevrons peut-être des instructions qui nous paraîtront étranges, difficiles à appliquer ou illogiques », et que notre obéissance actuelle constitue un entraînement pour la grande tribulation. 4
Le paragraphe 15 du même article va encore plus loin :
« Ce ne sera sûrement pas le moment de les remettre en question ou d’être sceptiques en nous demandant : “Ces directives viennent-elles vraiment de Jéhovah ou les frères responsables de l’œuvre agissent-ils de leur propre chef ?” »
Cette question est cruciale. La plupart des proclamateurs sont au courant des nombreux changements de compréhension du Collège central ainsi que de certaines erreurs commises par l’organisation. Il est donc parfaitement logique de se demander : si Jésus nous dirige réellement, pourquoi toutes ces erreurs ?
Face à cette réalité, le Collège central reconnaît lui-même qu’il n’est « ni inspiré ni infaillible » et qu’il peut donc commettre des erreurs doctrinales ou organisationnelles.5
D’accord. Mais au moment où nous recevons une directive, comment distinguer une véritable direction de Jésus d’une erreur humaine qui sera peut-être corrigée quelques années plus tard ?
Le problème est que, tant qu’une instruction n’a pas été corrigée, nous devons la suivre comme si elle venait de Jésus. Et parfois, les conséquences sont loin d’être anecdotiques.
Des erreurs aux conséquences bien réelles
Cette question de savoir de qui viennent les directives n’est pas anodine du tout. Car les directives de l’organisation concernent parfois des domaines très importants, et leur obéir peut avoir de lourdes conséquences. En voici quelques exemples :
- Combien de frères ont passé des mois ou des années en prison parce que le Collège central n’autorisait pas les Témoins de Jéhovah à effectuer un service civil en remplacement du service militaire, avant de changer finalement de position en 1996 ?6
- Combien de proclamateurs ont refusé une greffe d’organe qui aurait pu leur sauver la vie parce que, jusqu’en 1980, l’organisation assimilait cette pratique à du cannibalisme ?7 Et combien en ont accepté malgré tout, se retrouvant ainsi accablés par leur conscience avec le sentiment d’avoir désobéi à Dieu ?
- Combien de proclamateurs ont refusé de se faire vacciner parce que, sous Rutherford, la Watch Tower enseignait que la vaccination violait l’alliance conclue par Dieu avec Noé, avant d’abandonner cette position en 1952 ? 8
Ces exemples concernent la prison, la santé et parfois la vie d’une personne. Ce ne sont pas de petites erreurs doctrinales sans conséquence. Il s’agit de décisions qui devraient normalement relever de la conscience individuelle, pas d’un petit groupe d’hommes qui fixe des règles avant de les modifier quelques années plus tard.
Et malgré tout cela, le Collège Central nous dit que dans le futur il faudra accepter, sans les remettre en question ou faire preuve de scepticisme, des instructions qui pourraient nous paraître illogiques. Désolé, mais ce sera sans moi.
On peut résumer ainsi ce mécanisme qui se répète :
- une interprétation humaine est présentée comme une direction venant de Jéhovah ou de Jésus
- les membres doivent s’y conformer, même lorsque intérieurement ils ne sont pas d’accord
- la désobéissance peut entraîner l’exclusion, et les conséquences humaines sont alors supportées par les proclamateurs, mais aussi parfois par leurs proches
- l’instruction peut ensuite changer, souvent sans véritables excuses ni reconnaissance des dégâts occasionnés
On peut donc sérieusement se demander si cette organisation est légitime pour diriger la vie de ses membres dans des domaines aussi importants.
Un exemple récent : la vaccination contre le Covid-19
Je voudrais prendre un dernier exemple, beaucoup plus récent.
Pendant la pandémie de Covid-19, le Collège central a fortement encouragé la vaccination au moyen de ses différents points d’actualité. La vaccination n’était pas officiellement obligatoire, puisqu’aucun commandement biblique ne permettait de l’imposer à tous les proclamateurs. Mais la pression était pourtant bien réelle et, dans certaines situations, des frères non vaccinés ne pouvaient plus conserver certaines responsabilités.
J’ai personnellement connu des Témoins de Jéhovah qui ne voulaient pas se faire vacciner au départ, mais qui ont fini par le faire à cause des interventions répétées du Collège central. Certains considéraient que celles-ci constituaient une « direction » venant de Jéhovah. Après tout, cela ressemblait exactement à ce que les publications nous répétaient, à savoir d’obéir même lorsqu’une instruction nous paraît étrange ou illogique. Il faut en effet faire confiance et obéir.
Le site effets-indesirables-jw.fr11 rassemble des témoignages très divers. Parmi eux, de nombreux frères et sœurs expliquent avoir accepté de se faire vacciner sous la pression des points d’actualité, puis rapportent des problèmes de santé qu’ils attribuent au vaccin.
Évidemment, le cœur de mon argument n’est pas de déterminer si le vaccin contre le Covid-19 est dangereux, ni d’établir si chacune des pathologies rapportées lui est réellement liée. C'est un autre débat. Que ce lien existe ou non ne change rien au problème que je soulève : des personnes opposées à un acte médical ont finalement accepté de le subir parce qu’une organisation religieuse, qui n’a aucune compétence médicale particulière et reconnaît elle-même pouvoir se tromper, les a fortement incitées à le faire.
Compte tenu des anciennes positions de l’organisation sur les vaccins et les greffes d’organes (et maintenant les transfusions de sang), je trouve particulièrement dangereux que des proclamateurs lui abandonnent encore une partie de leurs décisions médicales. Ces choix devraient relever de la conscience de chacun, après avoir reçu les informations de professionnels compétents, et certainement pas de la confiance accordée à quelques hommes qui se sont autoproclamés « canal de Jésus » .
J’ai parlé jusqu’ici de sujets graves, mais le Collège central intervient également dans des domaines beaucoup plus banals de la vie des proclamateurs tels que le port de la barbe, le fait de trinquer, la cravate et la veste pour les frères, le port du pantalon pour les sœurs, la possibilité de saluer brièvement une personne renvoyée, le choix des études ou encore le fait de déclarer son temps de prédication.
Tous ces sujets ont récemment fait l’objet de nouvelles directives ou de changements de compréhension. Des millions de personnes attendent donc l’autorisation de quelques hommes pour savoir si elles peuvent porter une barbe, trinquer ou mettre un pantalon à une réunion. Puis, lorsque la règle change, on s’extasie devant cette nouvelle preuve d’amour de Jéhovah, comme si l’ancienne règle n’avait pas elle aussi été présentée comme parfaitement raisonnable.
Beaucoup de proclamateurs connaissent ces changements et les erreurs commises par l’organisation, mais considèrent qu’il faut passer outre. Une question revient alors régulièrement, inspirée des paroles de Pierre à Jésus : « Où irions-nous si nous ne suivions plus l’organisation ? » Je reviendrai sur cette question à la fin de cette première partie.
Aujourd’hui, j’ai acquis la ferme conviction que le Collège central n’a jamais été établi par Jésus. Je réponds donc désormais par un NON catégorique à la question posée lors de mon baptême :
« Es-tu convaincu que le Collège central des Témoins de Jéhovah est “l’esclave fidèle et avisé” établi par Jésus ? »
À partir du moment où je réponds non à cette question, mon baptême comme Témoin de Jéhovah n’a tout simplement plus de sens.
Et pourtant, aussi graves soient les exemples que je viens de présenter, ce ne sont pas eux qui m’ont convaincu que le Collège central n’avait jamais été établi par Jésus. Ils pèsent bien sûr lourdement dans la balance, mais mes désaccords avec l’organisation sont également doctrinaux.
Je vais maintenant en présenter quelques-uns, en commençant par deux enseignements qui font partie des croyances fondamentales des Témoins de Jéhovah : l’établissement du Royaume en 1914 et la désignation de l’esclave fidèle et avisé en 1919.
Des croyances obligatoires
Certains considéreront peut-être que 1914 et 1919 ne sont finalement que des détails doctrinaux sans grande importance. Mais ce n’est absolument pas ainsi que l’organisation les considère.
Dans une « Question des lecteurs » publiée dans La Tour de garde du 1er avril 1986, l’organisation répondait à la question suivante :
« Pourquoi les Témoins de Jéhovah ont-ils exclu (excommunié) pour apostasie des personnes qui pourtant affirment croire en Dieu, à la Bible et en Jésus Christ ? »
L’article expliquait qu’il ne suffisait pas seulement de croire en Dieu, en Jésus et dans la Bible. Pour être reconnu comme Témoin de Jéhovah, il fallait également adhérer aux croyances « spécifiques des Témoins ». Parmi les enseignements cités figuraient notamment les deux suivants :
- « Il existe aujourd’hui un “esclave fidèle et avisé” sur la terre à qui sont confiés tous les intérêts terrestres de Jésus ; cet esclave est représenté par le Collège central des Témoins de Jéhovah. »
- « En 1914, les temps des Gentils ou des nations ont pris fin, le Royaume de Dieu a été établi dans les cieux et la présence annoncée du Christ a commencé. » 12
Mon désaccord n’est donc pas secondaire. Il porte sur des enseignements auxquels l’organisation exige que j’adhère pour être accepté comme Témoin de Jéhovah.
Je trouve quand même assez problématique qu’une organisation qui reconnaît pouvoir se tromper exige une adhésion totale à des croyances dont je considère les fondements comme très, très fragiles, voire inexistants.
On pourrait me conseiller de faire comme beaucoup, d’accepter ces enseignements même s’ils ne me paraissent pas logiques et de ne pas trop me prendre la tête avec tout cela. Mais mes recherches ne m’ont pas seulement amené à les trouver infondés. J’ai également découvert que l’organisation avait recours à des raisonnements et à des articles que je considère trompeurs pour continuer à les défendre.
Avant d’expliquer pourquoi, il faut commencer par rappeler précisément ce que les Témoins de Jéhovah enseignent aujourd’hui sur 1914 et 1919.
Rappels concernant 1914 et 1919
Ce petit rappel me paraît nécessaire, car même parmi les Témoins de Jéhovah, certains connaissent les dates sans forcément connaître tout le raisonnement qui se cache derrière, en particulier pour 1919.
Le point de départ se trouve en Daniel chapitre 4. Dans ce récit, le roi Nabuchodonosor perd la raison pendant « sept temps ». L’organisation considère cependant que cette prophétie ne concerne pas uniquement Nabuchodonosor. Elle aurait également un second accomplissement, beaucoup plus important, concernant la souveraineté de Dieu et l’établissement de son Royaume.
Pour déterminer la durée de ce second accomplissement, l’organisation rapproche les « sept temps » de Daniel 4 des « trois temps et demi » de Révélation 12:6, 14. Dans ce passage, trois temps et demi correspondent à 1 260 jours. Sept temps représentant le double, l’organisation arrive donc à 2 520 jours.
Elle applique ensuite à ces 2 520 jours le principe « un jour pour une année », en s’appuyant sur Nombres 14:34 et Ézéchiel 4:6. Les 2 520 jours deviennent ainsi 2 520 années.
Il reste alors à trouver le point de départ de cette période. L’organisation le place en octobre 607 avant notre ère, date à laquelle elle situe la destruction de Jérusalem par les Babyloniens. En comptant 2 520 années et en tenant compte de l’absence d’année zéro, on arrive en octobre 1914.
-607 + 2520 + 1 = 1914.
Selon l’enseignement actuel des Témoins de Jéhovah, Jésus aurait donc été établi Roi du Royaume de Dieu dans les cieux en octobre 1914. Cette date marquerait également le début des « derniers jours » du monde actuel. 13
Voilà la version courte du raisonnement. Et si tout cela paraît déjà un peu compliqué, c’est peut-être parce qu’aucun passage biblique ne donne directement ce calcul. Il faut en effet relier plusieurs textes qui, à première vue, ne parlent ni de la même époque ni du même événement. Mais je reviendrai précisément sur ce problème.
Pour arriver à 1919, le raisonnement devient encore un peu plus chargé.
L’organisation applique tout d’abord la prophétie de Malachie chapitre 3 à la période allant de 1914 au début de 1919. Durant cette période, Jéhovah serait venu inspecter son « temple spirituel », accompagné de Jésus, le « messager de l’alliance ». Les Étudiants de la Bible auraient alors été inspectés, purifiés et affinés au moyen de différentes épreuves.
L’organisation relie également cette période à la prophétie des « deux témoins » de Révélation chapitre 11. Ces deux témoins représenteraient les chrétiens oints qui dirigeaient l’œuvre de prédication à cette époque. Pendant 1 260 jours, soit environ trois ans et demi, ils auraient prêché « vêtus de toile de sac », autrement dit dans des conditions difficiles et en transmettant un message de jugement.
Ils auraient ensuite été symboliquement « tués » lorsque Joseph Rutherford et sept de ses collaborateurs furent emprisonnés en 1918 et que l’activité de prédication fut fortement perturbée. Leur emprisonnement correspondrait aux « trois jours et demi » pendant lesquels les deux témoins restent morts dans le récit de la Révélation. Ces jours ne sont donc pas pris littéralement, ils représenteraient simplement une période relativement courte.
Rutherford et ses collaborateurs furent libérés en mars 1919. Cette libération, suivie de la reprise de leurs activités, correspondrait à la résurrection symbolique des deux témoins.
C’est à l’issue de cet enchaînement que Jésus aurait désigné, en 1919, « l’esclave fidèle et avisé » chargé de fournir la nourriture spirituelle. Selon l’enseignement actuel, Jésus aurait choisi parmi les Étudiants de la Bible un petit groupe de frères oints. Cet esclave est aujourd’hui identifié au Collège central des Témoins de Jéhovah.
Et ce n’est pas tout. Les dates de 1914 et de 1919 servent également de points d’ancrage à l’interprétation d’autres prophéties. Les ossements desséchés qui reprennent vie en Ézéchiel chapitre 37 représenteraient notamment le rétablissement progressif des chrétiens oints, jusqu’à leur libération de la captivité spirituelle en 1919. De même, dans la parabole du blé et de la mauvaise herbe, la « moisson » aurait commencé en 1914 et le rassemblement du blé dans le grenier aurait débuté en 1919. 14
Je pourrais encore citer d’autres prophéties reliées à ces deux dates, mais ce résumé est déjà suffisamment chargé.
Il faut surtout retenir que 1914 et 1919 ne sont pas deux croyances isolées et sans grande conséquence. Elles servent de points d’appui à tout un ensemble d’interprétations et, surtout, à l’affirmation selon laquelle Jésus aurait choisi l’esclave fidèle et avisé. Il est donc nécessaire d’examiner sérieusement si cette construction tient debout.
Daniel 4 annonce-t-il 1914 ?
Avant de retracer l’histoire de ces croyances, je voudrais déjà formuler quelques objections concernant leur fondement biblique.
Je précise que, pour les objections que je vais présenter ci-dessous, je me suis notamment inspiré d’arguments que j’ai trouvés très pertinents dans cette vidéo de la chaîne YouTube Coup d’œil sur le monde.
Le point de départ de cette construction permettant d’arriver à 1914 repose sur un mécanisme très proche de celui des types et des antitypes. Pour l’expliquer simplement, un personnage ou un événement du passé constitue un « type » lorsqu’il préfigure quelque chose de plus grand, appelé « antitype ». Par exemple, l’agneau sacrifié lors de la Pâque préfigurait Jésus Christ, comme l’indique directement 1 Corinthiens 5:7.
Dans le passé, les Étudiants de la Bible ont utilisé abondamment ce genre d’interprétation à base de type et d’antitype. Il suffit de lire certaines portions des livres de Russell ou de Rutherford pour constater jusqu’où ils pouvaient aller, tant certaines explications paraissent farfelues. Pratiquement chaque personnage, chaque objet ou chaque détail d’un récit pouvait se transformer en prophétie. Certaines applications, abandonnées aujourd'hui, étaient franchement tirées par les cheveux.
Lors de l’assemblée générale de 2014, David Splane a prononcé un discours intitulé « Types et antitypes », dans lequel il a expliqué pourquoi les publications utilisaient désormais beaucoup moins ce genre d’interprétation.
Il a notamment déclaré :
« Il faut être prudent lorsque l’on veut attribuer une valeur prophétique ou typique à un récit des Écritures hébraïques, à moins que les Écritures elles-mêmes ne le fassent. Nous ne pouvons absolument pas aller au-delà de ce qui est écrit. Quand les Écritures attribuent une valeur typique à un récit, nous l’acceptons, mais là où la Bible garde le silence, nous gardons le silence. »15
Le raisonnement de David Splane est donc très clair : ce n’est pas à nous de décider qu’un événement biblique en préfigure un autre. Pour accepter un type et un antitype, il faut que les Écritures établissent elles-mêmes ce rapprochement.
Cette règle me paraît parfaitement raisonnable. Appliquons-la donc à Daniel chapitre 4.
Dans ce récit, Daniel ne laisse aucun doute sur l’identité de l’arbre aperçu en rêve par Nabuchodonosor. Il lui dit directement : « Cet arbre, c’est toi. » Il lui annonce ensuite que « sept temps passeront sur toi », jusqu’à ce qu’il reconnaisse que le Très-Haut domine sur les royaumes humains.
L’interprétation est donc déjà donnée dans le récit. L’arbre représente Nabuchodonosor et les sept temps doivent passer sur lui.
À quel moment la Bible indique-t-elle que cet épisode possède également un second accomplissement concernant l’établissement du Royaume de Dieu en 1914 ? À aucun moment. Daniel n’en parle pas, Jésus non plus et aucun autre rédacteur biblique ne revient sur ce récit pour lui attribuer une telle signification.
Sur ce second accomplissement, la Bible garde donc totalement le silence. En suivant le principe énoncé par David Splane, l’organisation devrait logiquement en faire autant.
Pourtant, sans ce second accomplissement inventé de toutes pièces, tout le calcul menant à 1914 disparaît avant même d’avoir commencé.
Des textes reliés par l’organisation, jamais par la Bible
Admettons malgré tout, pour les besoins du raisonnement, que les sept temps de Daniel 4 aient un second accomplissement. Il reste encore plusieurs étapes à franchir avant d’arriver à 1914.
L’organisation commence par rapprocher Daniel 4 de Luc 21:24, où Jésus parle du « temps accordé aux nations ». Mais Jésus ne mentionne ni Nabuchodonosor, ni les sept temps, ni même la prophétie de Daniel. En réalité, rien dans ce verset ne permet de faire ce rapprochement.
Elle relie ensuite les sept temps de Daniel aux « trois temps et demi » de Révélation 12:6, 14. Puisque ces trois temps et demi correspondent à 1 260 jours, sept temps représenteraient le double, soit 2 520 jours.
Le calcul fonctionne mathématiquement. Bibliquement, c’est autre chose. Il n'y a aucun passage qui relie les temps de Révélation 12 aux sept temps de Daniel 4. Ce rapprochement est encore une fois ajouté par l’organisation.
Il faut ensuite transformer ces 2 520 jours en 2 520 années. Pour cela, l’organisation invoque le principe « un jour pour une année », que l’on retrouve en Nombres 14:34 et en Ézéchiel 4:6.
Seulement, dans ces deux récits, c’est Dieu lui-même qui demande explicitement d’appliquer une année pour un jour. Ces versets ne présentent absolument pas cette équivalence comme une règle générale que l’on pourrait appliquer librement à n’importe quelle prophétie.
Pour parvenir à 1914, il faut donc successivement :
- supposer que Daniel 4 possède un second accomplissement que le texte ne mentionne jamais
- relier les sept temps de Daniel au « temps accordé aux nations » de Luc 21:24
- relier ensuite ces sept temps aux trois temps et demi de Révélation 12
- puis appliquer à l’ensemble une règle « un jour pour une année » qui n’est jamais présentée comme une règle universelle
Aucun de ces rapprochements n’est fait par la Bible. Ils sont pourtant tous indispensables au calcul, mais ils sont tous ajoutés par l’organisation. Il suffit d’en retirer un seul pour que 1914 disparaisse.
Un lecteur pourrait lire Daniel 4 toute sa vie sans jamais arriver à cette date. Pour la trouver, il faut d’abord qu’on lui fournisse la méthode et qu’on lui indique quels passages, pris dans des livres et des contextes différents, il doit assembler.
Et même en acceptant toute cette construction, il reste encore un énorme problème : son point de départ !
L’organisation fait commencer les 2 520 années en 607 avant notre ère, date à laquelle Jérusalem aurait été détruite par les Babyloniens. Pourtant, le consensus des historiens situe cette destruction en 587 ou 586 avant notre ère.16
En partant de ces dates, les 2 520 années nous conduisent en 1934 ou 1935, certainement pas en 1914.
Ce n’est donc pas un petit décalage sans importance. Si 607 tombe, 1914 tombe avec elle. Et tout ce qui a été construit autour de 1914 et de la prétendue désignation de l’esclave fidèle et avisé en 1919 tombe à l’eau par la même occasion.
Roi, mais pas encore roi ?
J’ajouterai une dernière objection. Plusieurs passages bibliques semblent indiquer que Jésus possédait déjà une autorité royale bien avant 1914.
Paul écrit par exemple en Colossiens 1:13 :
« Il nous a délivrés du pouvoir des ténèbres et nous a transférés dans le royaume de son Fils bien-aimé. » — Colossiens 1:13
Il parle donc déjà du « royaume » de Jésus au premier siècle.
Après sa résurrection, Jésus déclare lui-même :
« Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre. » — Matthieu 28:18.
Éphésiens 1:20, 21 ajoute que Dieu l’a fait asseoir à sa droite, « bien au-dessus de tout gouvernement, et pouvoir, et puissance, et seigneurie ».
Même l’ouvrage Étude perspicace des Écritures reconnaît :
« Après sa résurrection, Jésus informa ses disciples que “tout pouvoir lui avait été donné dans le ciel et sur la terre”, montrant de cette façon qu’il était désormais à la tête d’un gouvernement dont le domaine est universel. »17
Résumons : après sa résurrection, Jésus possédait « tout pouvoir » dans le ciel et sur la terre, se trouvait au-dessus de tout gouvernement et était à la tête d’un gouvernement dont le domaine était universel. Pourtant, il aurait encore dû attendre 1914 pour devenir Roi au sens retenu par l’organisation.18
Les origines de 1914 : types et antitypes, pyramide de Gizeh et erreurs chronologiques
La date de 1914 occupe une place centrale dans les enseignements des Témoins de Jéhovah. Les publications nous rappellent régulièrement que Charles Russell et ses compagnons avaient annoncé qu’il se passerait quelque chose d’important cette année-là, mettant en parallèle le déclenchement de la Première Guerre mondiale qui eut lieu la même année.
Je viens de présenter le raisonnement utilisé aujourd’hui par l’organisation pour parvenir à 1914, ainsi que les raisons pour lesquelles je le trouve extrêmement fragile, voire carrément inexact sur certains points. Mais il est tout aussi important de savoir d’où vient cette date, qui en est à l’origine, ce qui était réellement attendu pour cette année-là et à quelle chronologie elle appartenait.
Cette partie est un peu plus historique, mais pour moi, il est fondamental de retracer cette histoire au lieu de simplement constater qu’une guerre a eu lieu et de ce fait l’annonce de 1914 serait extraordinaire. Car après un examen rigoureux de ce qui était réellement annoncé, des méthodes utilisées par Russell pour confirmer sa chronologie et de toutes les erreurs présentes dans le système chronologique initial, on se rend compte qu’il n’y a vraiment pas de quoi s’extasier. Loin de là…
Tout d’abord, il faut rappeler que cette date n’a pas été découverte par Charles Russell à la suite d’une révélation particulière, elle circulait déjà bien avant dans différents milieux millénaristes et adventistes.
Depuis longtemps déjà, différents interprètes chrétiens transformaient des jours prophétiques en années afin de calculer la date du retour du Christ ou de la fin des temps. Lorsque la date passait sans que l'événement attendu se produise, il fallait revoir le calcul, déplacer l’évènement ou lui trouver un accomplissement moins visible. Nous verrons que les Étudiants de la Bible n’ont pas échappé à cette tradition.
L’histoire officielle publiée par la Watch Tower reconnaît elle-même qu’en 1823, John Aquila Brown avait déjà interprété les « sept temps » de Daniel 4 comme une période de 2 520 années et les avait reliés aux temps des Gentils. Son calcul n’aboutissait cependant pas à 1914.
En 1844, le pasteur britannique E. B. Elliott envisageait déjà 1914 comme une date possible pour la fin des sept temps, tout en proposant également une autre interprétation qui conduisait à la Révolution française. Robert Seeley présenta des calculs semblables en 1849 et, vers 1870, une publication de Joseph Seiss et de ses collaborateurs attirait elle aussi l’attention sur 1914.19
Russell n’était donc ni le premier à transformer les sept temps en 2 520 ans, ni le premier à faire apparaître 1914 au bout d’un calcul prophétique.
En 1875, Nelson Barbour, issu du mouvement du second adventisme, expliqua dans le Herald of the Morning que les 2 520 années avaient commencé en 606 avant notre ère et qu’elles prendraient fin en 1914.
Au début de l’année 1876, Russell reçut un exemplaire de cette revue. Il prit rapidement contact avec Barbour, puis le rencontra pour discuter notamment de chronologie biblique. Convaincu par Barbour, Russell publia à son tour, en octobre 1876, un article intitulé « Les temps des Gentils : quand prendront-ils fin ? »
Il y affirmait que « les sept temps prendront fin en 1914 ». Mais il n’annonçait pas pour cette année-là ce que l’organisation enseigne aujourd’hui. Selon sa chronologie, la présence invisible du Christ avait déjà commencé en 1874. Pour 1914, il attendait notamment que les gouvernements des nations soient « mis en pièces ».20
La date de 1914 n’est donc pas une découverte propre aux Témoins de Jéhovah. Cette date est en réalité héritée de mouvements religieux dont nous rejetons aujourd’hui la plupart des enseignements.
Évidemment, le fait qu’une idée soit plus ancienne que Russell ne suffit pas à prouver qu’elle est fausse. En revanche, on ne peut pas présenter 1914 comme le résultat extraordinaire d’une direction divine accordée aux Étudiants de la Bible. La méthode, les 2 520 années et même la date circulaient déjà dans les milieux millénaristes qui les entouraient.
Mais le plus intéressant n’est pas seulement de savoir d’où venait 1914. Il faut surtout examiner la chronologie qui l’entourait et ce que Russell et ses compagnons enseignaient réellement à l’époque. Pour cela, commençons par une autre date, aujourd’hui complètement abandonnée : 1874.
L’erreur concernant 1874, le point d’ancrage de la chronologie
Nelson Barbour avait d’abord annoncé le retour du Christ pour 1873, puis avait reporté son attente à 1874. Le retour visible espéré n’ayant pas eu lieu, son groupe en conclut que la date était tout de même correcte, mais que sa signification était différente. Jésus était bien revenu en 1874, mais de manière invisible.
Le livre Les Témoins de Jéhovah : Prédicateurs du Royaume de Dieu reconnaît explicitement que Barbour convainquit Russell que la présence invisible du Christ avait commencé en 1874 21. Et c’est ce que les Étudiants de la Bible enseigneront pendant longtemps, même après 1914.
À cette époque, ce n’était donc pas 1914 qui marquait le début de la présence du Christ, mais 1874. Russell considérait alors que les quarante années allant de 1874 à 1914 constituaient la « moisson » finale, en parallèle avec une prétendue moisson juive de quarante ans au premier siècle (principe du type et de l’antytipe).
1874 représentait le commencement de la présence invisible et de la moisson et 1914 devait en marquer l’aboutissement.
Le gros problème, c’est que 1874 reposait elle-même sur une chronologie erronée. D’où venait cette date ?
Selon la chronologie adoptée par Russell et Barbour, les 6 000 ans d’existence humaine s’étaient terminés en 1872. Ils supposaient ensuite que deux années s’étaient écoulées entre la création d’Adam et son péché 22. L’année 1874 marquait donc, selon eux, la fin de 6 000 ans de péché et le commencement d’un grand Jubilé antitypique au cours duquel le Christ devait régner.
Si vous êtes Témoin de Jéhovah, un chiffre a dû vous faire tiquer. Les 6 000 ans d’existence humaine ne se sont-ils pas terminés en 1975 ? Cette date vous dit probablement quelque chose.
C’est bien ce qu’enseigne maintenant l’organisation. Cents années s’étaient donc glissées quelque part dans l’ancienne chronologie.
Russell considérait que les 480 années mentionnées en 1 Rois 6:1 entre la sortie d’Égypte et la quatrième année du règne de Salomon, résultaient d’une erreur de copiste. Selon lui, le texte original devait indiquer 580 ans. Cela permettait d’ajouter les 100 années nécessaires pour faire concorder ce passage avec son interprétation d’Actes 13:20.
Il expliquait cette prétendue erreur par la ressemblance entre deux caractères hébreux représentant les nombres quatre et cinq.
Cette chronologie fut finalement corrigée en 1943. Une publication ultérieure de la Watch Tower expliqua que, dans les plus anciens manuscrits hébreux connus, les nombres étaient écrits en toutes lettres. La confusion entre un quatre et un cinq ne pouvait donc pas expliquer le passage de 580 à 480. Elle conclut elle-même que ces 100 années ajoutées « ne trouvent nul appui dans les Écritures ».23
La date de 1874 n’était donc ni plus ni moins qu’une erreur chronologique.
Or, 1874 n’était pas une date isolée. Elle servait de point de départ à toute une chronologie. Elle marquait le début d’une moisson symbolique de quarante ans censée s’achever en 1914. Durant cette période, plusieurs évènements possédant une valeur antitypique étaient censés se produire.
Cette histoire nous montre donc déjà deux choses.
Premièrement, le système chronologique initial adopté par Russell était erroné. Or 1914 appartenait à cette chronologie et en constituait l’aboutissement.
Deuxièmement, lorsqu’un événement annoncé ne se produisait pas, la date n’était pas forcément remise en question. On lui donnait simplement une autre signification.
Gardons bien ce mécanisme en tête, car nous allons le retrouver.
Des types, des antitypes… et une pyramide
À coups de types, d’antitypes et d’interprétation franchement tirés par les cheveux, Russell et ses collaborateurs avaient construit tout un calendrier prophétique :
- 1799 marquait le commencement du « temps de la fin », autrement dit le début des derniers jours
- 1874 marquait le début de la présence invisible du Christ et de la moisson
- 1878 devait marquer le début du pouvoir royal de Jésus et la résurrection céleste des fidèles morts
- 1881 devait marquer la fermeture de l’appel céleste
- la période allant de 1874 à 1914 constituait une moisson de quarante ans
- 1914 devait marquer la fin des temps des nations et l’aboutissement de cette période de détresse
L’attente concernant 1881 donne une idée de la manière dont ces dates étaient obtenues. Dans un article publié en mai 1881 dans La Tour de Garde de Sion, la construction du Temple de Salomon fut transformée en type prophétique. Comme cette construction avait duré sept ans et six mois, cette durée fut appliquée à partir de 1874 pour arriver à l’automne 1881. La « transformation des saints » et la fermeture de l’appel céleste étaient donc attendues à cette date.
Plus surprenant encore, Russell attribuait une valeur prophétique aux couloirs de la pyramide de Gizeh. Je ne sais pas si beaucoup de Témoins de Jéhovah le savent aujourd’hui, mais le fait est reconnu dans les publications de l’organisation.
En appliquant le principe d’un pouce pour une année, une mesure de 3 416 pouces à l’intérieur de la pyramide était notamment censée confirmer l’année 1874.
Le livre Les Témoins de Jéhovah : Prédicateurs du Royaume de Dieu reconnaît lui-même :
« Pendant 35 ans, le pasteur Russell a pensé que la Grande Pyramide de Guizèh était un témoin de pierre pour Dieu, qui corroborait les périodes bibliques. »
Pendant trente-cinq ans, les dimensions d’un monument égyptien ont donc servi à confirmer une chronologie présentée comme biblique. Puis, en 1928, Rutherford rejeta cette interprétation en affirmant que la pyramide n’avait finalement plus rien à voir avec le vrai culte.24
Je pense que vous en conviendrez, les méthodes de calcul de l’époque étaient quand même pour le moins étranges…
La plupart de ces dates et de ces interprétations ont fini par être abandonnées. Une date a pourtant survécu à ce vieux système chronologique. Celle que les Témoins de Jéhovah aiment tant mettre en avant, à savoir 1914, mais avec une signification profondément remaniée.
Tout cela montre déjà la fragilité de 1914. Mais il faut savoir que même le calcul censé mener à cette date était faux. Il contenait dès l’origine une erreur élémentaire, que l’organisation reconnaîtra plus tard.
Le problème de l’année zéro
Russell et Barbour partaient de 606 avant notre ère et effectuaient ce calcul :
2 520 − 606 = 1 914
L’opération paraît évidente. Elle compte pourtant une année qui n’existe pas.
Dans notre calendrier, on passe directement de l’an 1 avant notre ère à l’an 1 de notre ère. Il n’existe aucune année zéro entre les deux. Pour connaître la durée réelle, il faut donc retirer une année :
606 + 1 914 − 1 = 2 519 ans
En partant de 606 avant notre ère, les 2 520 ans ne se terminent donc pas en 1914, mais en 1915.
Le problème fut d’ailleurs discuté du vivant de Russell, qui reconnut lui-même que les temps des Gentils pouvaient se terminer « en octobre 1914 ou en octobre 1915 ».25
Cette hésitation d’une année pourrait sembler sans importance. Elle l’est beaucoup moins lorsqu’on présente ensuite 1914 comme une date annoncée plusieurs décennies à l’avance avec une précision extraordinaire.
On voit à travers tout cela la fragilité de 1914. Le calcul censé avoir permis cette prédiction était lui-même faux et l’erreur était connue. Pourtant, 1914 fut conservée pendant des décennies, comme s’il fallait préserver à tout prix cette date devenue presque « sacrée ».
Des décennies plus tard, une correction fut finalement apportée. Et ce n’est pas l’année d’arrivée qui fut déplacée, mais le point de départ.
Modifier le point de départ pour conserver 1914
Le problème de l’année zéro avait déjà été publiquement discuté en 1912. Cela n’empêcha pas la Watch Tower, pendant plus de trente ans, de continuer à faire commencer les 2 520 ans en 606 avant notre ère tout en les faisant se terminer en 1914.
Or, sans année zéro, cette période ne représente que 2 519 ans. Le calcul présenté dans les publications était donc faux, et l’organisation disposait des éléments permettant de le savoir.
Ce n’est qu’en 1943-1944 que le calcul fut finalement harmonisé.
Plutôt que de déplacer le résultat vers 1915, c’est le point de départ qui fut reculé d’une année, de 606 à 607 avant notre ère :
607 + 1 914 − 1 = 2 520 ans
Le calcul tombait désormais juste, et 1914 pouvait rester exactement à sa place.
La justification officielle repose sur une révision de la chronologie entourant la chute de Babylone et le retour des Juifs à Jérusalem. Leur retour fut désormais situé en 537 plutôt qu’en 536 avant notre ère. En faisant ensuite remonter les soixante-dix années de désolation supposée, l’organisation arriva à 607.
Une Tour de Garde de 1952 reconnaît ainsi que Russell et ses collaborateurs avaient commis « deux légères erreurs […] qui s’annulent » : la première concernait l’année zéro ; la seconde, le point de départ des 2 520 ans.26
Plus étonnant encore, le livre La Révélation : le grand dénouement est proche ! écrit :
« Providentiellement, les Étudiants de la Bible n’avaient pas compris qu’il n’y a pas d’année zéro. »
La publication explique ensuite que le passage de 606 à 607 permit d’éliminer l’année zéro tout en conservant la prédiction relative à 1914.27
Il fallait quand même oser qualifier cette erreur de « providentielle »…
Toute une chaine doctrinale dont la survie dépend de 607 avant notre ère
Comme on vient de le voir, l’essentiel du système chronologique auquel appartenait 1914 a depuis été abandonné ou réinterprété. On ne peut donc pas isoler cette date de toutes les autres, constater qu’une guerre a éclaté cette année-là, puis présenter cela comme une prédiction extraordinaire, en oubliant toutes les erreurs commises qui ont pourtant servi au calcul de l’année.
Il faut considérer le calendrier dans son ensemble et examiner ce qui était réellement attendu. Russell n’enseignait certainement pas que la présence invisible du Christ commencerait en 1914. Selon lui, elle avait commencé en 1874. Il attendait plutôt pour 1914 l’aboutissement de la période de détresse et la fin des gouvernements humains. D’ailleurs, en 1929, la Watch Tower enseignait encore que la présence invisible du Christ avait commencé en 1874.
Ce qui est problématique, ce n’est pas simplement que Russell ait commis des erreurs ou adopté des interprétations aujourd’hui indéfendables, aussi troublantes soient-elles. Le véritable problème est qu’après avoir abandonné la plupart des raisonnements censés confirmer 1914, l’organisation conserve cette date comme un enseignement fondamental. Au point qu’un Témoin de Jéhovah qui la conteste ouvertement peut être exclu pour apostasie.
Et je n’ai même pas encore abordé le plus gros problème. Un énorme problème qui rend 1914 tout simplement impossible.
Jusqu’ici, j’ai montré que cette date repose sur une succession de rapprochements bibliques discutables, de prédictions non réalisées et de corrections particulièrement bien tombées. Mais même en acceptant l’ensemble de ces raisonnements, tout le calcul dépend encore d’une condition indispensable. La destruction de Jérusalem doit absolument avoir eu lieu en 607 avant notre ère si les Témoins de Jéhovah veulent conserver 1914 et leur interprétation des sept temps.
Or, les données historiques et archéologiques convergent vers 587 ou 586, soit environ vingt ans plus tard.
Comme je l’ai expliqué précédemment, 1919 dépend entièrement de 1914, et c’est en 1919 que l’organisation situe la désignation de l’esclave fidèle et avisé. D’autres interprétations reposent à leur tour sur 1919. Si 1914 s’effondre, c’est donc toute une série d'éléments doctrinaux qui doit être revue.
Voilà, selon moi, ce qui pousse l’organisation à défendre coûte que coûte la date de 607 avant notre ère. Mais le plus révélateur n’est peut-être même pas qu’elle se soit trompée. Ce qui me pose problème c’est surtout la manière dont elle tente encore de défendre cette date malgré l’accumulation des preuves contraires.
Une erreur peut se comprendre. S’acharner à la défendre lorsqu’elle devient indéfendable, c’est autre chose.
Le témoignage d’un ex-membre du Collège central sur 607 avant notre ère
Avant d’examiner les arguments publiés par l’organisation pour défendre 607, commençons par le témoignage de quelqu’un qui a directement participé aux recherches sur cette date, Raymond Franz.
Il fut membre du Collège central de 1971 à 1980, avant d’être excommunié en 1981. Après de nombreuses années de service missionnaire, il avait été appelé au Béthel de Brooklyn et affecté au service de la rédaction.
Il participa alors à la préparation de l’ouvrage Auxiliaire pour une meilleure intelligence de la Bible, l’ancêtre d’Étude perspicace des Écritures. Le sujet « Chronologie » lui fut attribué. Il dut donc se pencher sur 607, date indispensable au calcul menant à 1914.
Dans son livre Crise de conscience, que je recommande, il raconte :
« Il fallut des mois de recherches pour ce seul sujet “Chronologie” et il en résulta le plus long des articles du livre Auxiliaire. Nous avons consacré la plus grande partie du temps à trouver des preuves ou un soutien historique pour 607 avant notre ère, date pivot dans nos calculs pour 1914. » 28
Son secrétaire, Charles Ploeger, cherchait parallèlement « dans toutes les bibliothèques de la ville de New York tout ce qui pourrait justifier l’historicité de cette date ».
Après des mois de recherches, le résultat fut sans appel :
« Nous n’avons absolument rien trouvé en faveur de 607 avant notre ère.»
Tous les historiens qu’ils consultèrent retenaient une date environ vingt ans plus tard.
Malgré ce constat, Raymond Franz explique qu’il voulait encore croire que la chronologie de l’organisation était juste et que les preuves contraires comportaient forcément une erreur. Le travail de rédaction prit alors une autre direction :
« Dans la préparation du sujet du livre Auxiliaire, temps et espace étaient consacrés à tenter d’affaiblir la crédibilité de l’évidence archéologique et historique qui concourait à démolir notre date de 607 avant notre ère et donner un point de départ différent à nos calculs, ce qui nous aurait amenés à une date autre que 1914. »
C’est dans ce contexte que Raymond Franz et Charles Ploeger se rendirent à l’université Brown pour interroger Abraham Sachs, spécialiste des textes cunéiformes anciens, notamment de ceux contenant des données astronomiques. Ils espéraient découvrir une faiblesse ou une lacune dans les données qui contredisaient 607.
À l’issue de leurs recherches, Raymond Franz reconnut qu’il aurait fallu imaginer « une conspiration de la part des anciens scribes » pour que la chronologie de l’organisation puisse être correcte. Il compara sa propre démarche à celle d’un avocat cherchant à affaiblir des témoins dont il ne parvient pas à réfuter les preuves.
Il résume finalement son travail avec franchise :
« Les arguments que je présentais étaient honnêtes, mais je savais qu’ils n’avaient qu’un seul but : défendre une date qui n’avait aucun support historique. »
Cette phrase résume tout le problème. Plus de cinquante ans après ces recherches, 607 est pourtant toujours enseignée aux Témoins de Jéhovah comme la date de la destruction de Jérusalem.
Sur le plan historique, il n’existe pourtant pas deux écoles qui s’opposeraient, l’une défendant 607 et l’autre 587 ou 586. La chronologie néo-babylonienne reconnue situe la destruction de Jérusalem en 587 ou 586. La date de 607 n’est même pas une hypothèse historique minoritaire. Aucun spécialiste reconnu de la période néo-babylonienne ne la retient.
Les données historiques et astronomiques sont nombreuses et convergent. Décaler toute la chronologie néo-babylonienne d’une vingtaine d’années pour parvenir à 607 est incompatible avec l’ensemble de ces données.
La date de 607 appartient donc à la chronologie des Témoins de Jéhovah, pas à la chronologie historique. Mais l’organisation n’a manifestement aucune intention d’y toucher puisque, sans 607, le calcul menant à 1914 disparaît.
La défense trompeuse de 607 dans une Tour de Garde de 2011
En 2011, l’organisation publia deux articles dans La Tour de Garde pour tenter de défendre cette date. Je vais m’arrêter sur le second, intitulé « Quand l’ancienne Jérusalem a-t-elle été détruite ? — Deuxième partie ». 29
J’avais lu cet article pour la première fois vers 2016, lorsque je commençais à m’intéresser à l’archéologie biblique. À l’époque, son argumentation m’avait semblé convaincante. L’article venait de l’organisation, citait de nombreux spécialistes et abordait des questions suffisamment techniques pour donner une impression de sérieux. Je lui ai donc fait confiance sans chercher beaucoup plus loin.
C’est d’ailleurs tout le problème. Puisque ces publications sont présentées comme la nourriture spirituelle que Jéhovah nous fournit, notre premier réflexe n’est pas d’en vérifier chaque citation et chaque raisonnement. On fait confiance et on gobe tout ce que nous dit l’organisation.
Lorsque j’ai repris cet article en vérifiant réellement ce qu’il affirmait, mon regard a complètement changé. Je me demande comment un tel article a pu être validé, tant la défense de 607 qu’il propose est laborieuse. Au vu des éléments que je vais présenter, j’irai même jusqu’à qualifier cet article de trompeur.
L’article se présente comme une étude « s’appuyant sur une abondante documentation et sur la Bible ».
Pour remettre en cause la date de 587, il examine trois catégories de documents utilisées par les historiens : les chroniques babyloniennes, les tablettes commerciales et les tablettes astronomiques.
La méthode reste sensiblement la même pour chacune d’elles : relever des lacunes, des incertitudes ou quelques incohérences, puis laisser entendre que la chronologie établie à partir de ces documents n’est pas suffisamment fiable. À la lecture, l’ensemble paraît technique, prudent et solidement documenté.
Mais une note de l’article mérite quand même toute notre attention :
« N. B. : Aucun des spécialistes que nous citons dans cet article n’est d’avis que Jérusalem a été détruite en 607. »
Arrêtons-nous un instant sur cette phrase. Dans un article destiné à défendre 607, parmi tous les spécialistes cités, pas un seul ne partage la conclusion de l’article.
La raison est assez évidente. Aucun spécialiste reconnu de cette période ne défend cette date. S’il en existait un, je suppose que l’organisation se serait empressée de le citer plutôt que de s’appuyer uniquement sur les travaux de chercheurs qui concluent tous à une destruction de Jérusalem vingt ans plus tard.
Mais il y a plus gênant encore.
Plusieurs des spécialistes cités ont été contactés au sujet de l’utilisation de leurs travaux dans cet article. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils n’ont pas apprécié la manière dont ils étaient cités, en plus de montrer leur profond désaccord avec la conclusion de l’article. Certains ont estimé que leurs propos avaient été déformés.
Ronald H. Sack, spécialiste de l’histoire néo-babylonienne, répond ainsi :
« La Tour de Garde déforme complètement mes propos. La date de la destruction de Jérusalem est 587 avant notre ère. L’article paru dans La Tour de Garde n’est pas signé et constitue une déformation totale de mes travaux. »
John Steele, spécialiste de l’astronomie babylonienne, se montre tout aussi clair :
« L’auteur de cet article déforme complètement ce que j’ai écrit, tant en ce qui concerne ses propos sur la “mesure lunaire en trois étapes” que mes remarques sur la possibilité de calculer rétrospectivement les éclipses. [...] En parcourant rapidement l’article de La Tour de Garde, je constate qu’ils ont également déformé les points de vue d’autres chercheurs en citant de manière sélective et hors contexte. »
Il ajoute :
« J’ai examiné à plusieurs reprises la date de VAT 4956 et je ne vois aucune possibilité qu’elle puisse être datée autrement que selon la date conventionnelle. »
Enfin, l’historien Bert van der Spek écrit :
« Les citations tirées de mon article sont correctes, mais hors contexte. Ce que j’ai soutenu est en réalité exactement le contraire. »
Puis il précise :
« Il est tout simplement impossible de retarder la date des événements de vingt ans. Comme cela arrive souvent dans ce genre d’argumentation, les auteurs trouvent quelques textes présentant des problèmes mineurs, tentent de les résoudre en modifiant considérablement la chronologie acceptée et créent ainsi des milliers de nouveaux problèmes qu’ils ne résolvent pas — et ne peuvent pas résoudre. Les fondements documentaires de la chronologie traditionnelle sont si écrasants qu’il est en fait inutile de les discuter en détail. » 30
Ces réponses sont particulièrement gênantes. Le problème n’est plus seulement qu’aucun des spécialistes cités ne défend 607. Plusieurs d’entre eux affirment directement que leurs travaux ont été déformés ou cités hors contexte par l’article.
La Tour de Garde utilise leurs propos pour fragiliser la chronologie conduisant à 587, alors que ces mêmes spécialistes considèrent cette chronologie comme solidement établie et rejettent catégoriquement 607.
Ces citations parlent d’elles-mêmes. Mais le passage le plus étonnant de l’article reste encore à venir. Après avoir tenté d’affaiblir les éléments conduisant à 587, La Tour de Garde affirme que la tablette astronomique VAT 4956 apporte elle-même des preuves en faveur de 607.
Et pour le démontrer, elle fait intervenir de mystérieux « chercheurs » comme on va le voir.
L’article poursuit donc son raisonnement à partir de la tablette astronomique VAT 4956. Cette tablette décrit des phénomènes célestes observés durant la 37e année du règne de Nabuchodonosor. Les spécialistes la font correspondre à 568/567 avant notre ère, ce qui place la destruction de Jérusalem en 587.
Mais La Tour de Garde affirme qu’elle peut également correspondre à une année située vingt ans plus tôt. Je cite :
« Les positions de la lune sont des informations d’une grande fiabilité ; c’est pourquoi les chercheurs se sont penchés sur les 13 séries de positions lunaires qui figurent sur VAT 4956. Ils ont analysé ces données à l’aide d’un logiciel informatique permettant de visualiser la position des corps célestes à une date quelconque dans le passé. Qu’a révélé l’analyse ? Que ces séries de positions lunaires ne cadrent pas toutes avec l’année 568/567.
Par contre, les 13 séries de positions lunaires correspondent toutes aux positions retracées par calcul qui ont pu être observées 20 ans plus tôt, à savoir en 588/587. »
L’article en tire cette conclusion :
« Manifestement, une grande partie des données astronomiques que fournit la tablette VAT 4956 permet de situer en 588 la 37e année de Nabuchodonosor II. On en déduit donc que Jérusalem a été ravagée en 607, exactement comme l’indique la Bible. »
Et là, forcément, une question se pose : qui sont ces chercheurs ?
L’article vient de reconnaître qu’aucun des spécialistes qu’il cite ne défend 607. Pourtant, il affirme maintenant que des « chercheurs » ont analysé les données de VAT 4956 et obtenu un résultat qui confirmerait précisément cette date.
Qui sont-ils ? Où leur étude a-t-elle été publiée ? Où peut-on consulter leurs calculs et leurs résultats ?
Regardons la note associée à cette mystérieuse analyse :
« Cette analyse a été effectuée à l’aide du logiciel d’astronomie TheSky6™. Elle a été corroborée par le recours à un logiciel libre, une application très complète dénommée Cartes du Ciel/Sky Charts (CDC), ainsi qu’à un calculateur de dates fourni par l’U.S. Naval Observatory.
Les signes cunéiformes correspondant à de nombreuses positions planétaires étant contestés et pouvant donner lieu à diverses interprétations, ces positions n’ont pas été utilisées dans cette étude pour déterminer l’année à laquelle correspond ce carnet astronomique. »
Et c’est tout.
Aucun nom. Aucune compétence précisée. Aucune étude publiée. Aucun tableau présentant les résultats des treize observations. La note nous donne simplement la liste des logiciels utilisés.
Désolé, mais citer le nom d’un logiciel ne transforme pas une affirmation en étude scientifique. Peut-être cette analyse a-t-elle été réalisée par des spécialistes. Mais impossible de le savoir puisque l’organisation ne fournit absolument aucune information permettant de l’identifier et de la vérifier.
On se retrouve donc avec des chercheurs sans nom et une étude introuvable.
La note révèle également que les positions planétaires ont été écartées de l’analyse.
Et ce détail est loin d’être anodin. Les positions de la Lune peuvent périodiquement retrouver des configurations assez proches. Les planètes, elles, suivent des cycles différents et leurs positions combinées permettent de départager les deux périodes. Or plusieurs observations planétaires clairement lisibles correspondent à 568/567 et contredisent 588/587, l’année nécessaire pour parvenir à 607.31
La note justifie cette exclusion en affirmant que les signes cunéiformes correspondant à de nombreuses positions planétaires sont contestés et peuvent donner lieu à différentes interprétations. Peut-être. Mais fallait-il pour autant écarter toutes les observations planétaires ?
Je pense donc avoir le droit de me demander si les positions planétaires ont réellement été écartées pour cette seule raison, ou surtout parce qu’elles faisaient s’effondrer la conclusion recherchée.
Le résultat est quand même bien pratique. On conserve les positions lunaires qui permettraient de défendre 607, on écarte les positions planétaires qui la contredisent, puis on demande au lecteur d’accepter les conclusions d’une analyse qu’il ne peut même pas consulter.
Désolé, mais pour moi, c’est extrêmement trompeur.
Conclusion sur 1914
Je viens de retracer l’origine de deux croyances fondamentales des Témoins de Jéhovah. Selon l’organisation, Jésus a commencé à régner en 1914, puis il a choisi et établi l’esclave fidèle et avisé en 1919.
Mais lorsque je remonte toute cette construction jusqu’à son origine, je ne trouve rien de suffisamment solide pour y croire. Je trouve une application de Daniel 4 que la Bible ne fait jamais, une succession de prédictions non réalisées, des interprétations abandonnées les unes après les autres, des corrections particulièrement bien tombées et, pour finir, une date de 607 contredite par les données historiques, archéologiques et astronomiques.
Et en prime, lorsque j’examine les arguments employés pour défendre cette chronologie, je tombe sur des articles dont l’argumentation me paraît clairement trompeuse. Les propos de plusieurs chercheurs sont cités hors contexte, des données gênantes sont écartées et le lecteur est invité à faire confiance à des analyses qu’il ne peut même pas vérifier. Une telle méthode ne peut fonctionner que parce que les proclamateurs sont habitués à accorder leur confiance à l’esclave fidèle et avisé.
J’affirme donc rejeter 1914 et, par extension, 1919. Cette seconde date dépend entièrement de la première.
Je n’ai donc aucune raison de croire que Jésus a choisi cette organisation et établi son esclave fidèle et avisé en 1919.
Mais le problème ne s’arrête pas à cette chronologie.
Au début de cette partie, j’ai déjà montré que les revirements de l’organisation sur des sujets importants pouvaient avoir de lourdes conséquences dans la vie des proclamateurs. Il reste maintenant à examiner ce qu’elle a annoncé avec certitude, la manière dont ses enseignements ont évolué et l’origine réelle de certaines « nouvelles lumières ».
Ce qui amènera à la question suivante : tout cela donne-t-il l’impression d’une organisation dirigée par Jéhovah, ou d’une organisation purement humaine qui se trompe, puis adapte ses enseignements lorsque les anciennes interprétations ne peuvent plus tenir ?
Les exemples qui suivent permettront d’en juger.
Un faux prophète ? 1925, Beth-Sarim et la génération qui ne passe pas
Le retour d’Abraham dès 1925 et une villa préparée spécialement pour lui et les autres fidèles du passé
Les prédictions foireuses ne se sont pas arrêtées avec les déceptions entourant 1914.
Comment oublier la fameuse campagne de prédication lancée sous Joseph Rutherford autour du slogan « Des millions de personnes actuellement vivantes ne mourront jamais ». Une nouvelle date était alors mise en avant : 1925.
J’épargnerai ici les calculs farfelus qui permettaient d’atteindre cette date. Rutherford enseignait que 1925 marquerait notamment la résurrection d’Abraham, d’Isaac, de Jacob et d’autres fidèles du passé, qui deviendraient des « princes sur toute la terre ».
Et je veux vraiment insister sur un point. Il ne faut pas croire qu’à l’époque, cette date était présentée comme une simple possibilité. Non, les publications employaient des formulations extrêmement affirmatives.
La Tour de Garde déclarait que 1925 était « une date définitivement et clairement marquée dans les Écritures, même plus clairement que celle de 1914 »
Dans La Harpe de Dieu, publié en 1921, Rutherford écrivait :
« Nous pouvons annoncer en toute confiance que des millions de personnes actuellement vivantes ne mourront jamais. »
Un livre destiné aux enfants, The Way to Paradise, affirmait également :
« Il ne fait aucun doute que plusieurs garçons et filles qui lisent ce livre seront encore vivants pour voir Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, Daniel et les autres hommes fidèles du passé. »32
Difficile de faire passer de telles déclarations pour de simples hypothèses.
Une attente aussi certaine ne pouvait pas rester sans conséquence. Certains proclamateurs organisèrent leur vie en fonction de 1925. Des témoignages rapportent que certains quittèrent leur travail, repoussèrent des opérations médicales, distribuèrent leurs biens aux pauvres ou cessèrent de cultiver leurs champs en vue du Millénium imminent.33
Puis 1925 arriva… et passa. Abraham, Isaac et Jacob ne revinrent pas.
L’organisation reconnaît elle-même que certains frères et sœurs n’avaient pas compris cette annonce comme « une chose probable », mais comme « une chose certaine », au point de faire des préparatifs en attendant la résurrection de leurs proches. Elle admet également qu’après 1925, l’assistance aux réunions « a terriblement baissé » dans certaines congrégations de France et de Suisse.34
Rutherford finira même par reconnaître devant toute la famille du Béthel :
« Je me suis comporté comme un imbécile. »35
Au moins, sur ce point, nous sommes d’accord.
Malgré cet échec, l’attente du retour des « princes » ne disparut pas. En 1929 débuta en Californie la construction d’une villa de luxe nommée Beth-Sarim, la « Maison des princes ». Elle devait être remise à David, Abraham, Samuel, Samson et aux autres fidèles du passé lors de leur résurrection.
Évidemment, en 2026, toujours aucune trace de David ou d’Abraham.
En attendant leur arrivée, Rutherford put au moins profiter de la villa pendant plusieurs hivers. Quelques années après sa mort, la Watch Tower la revendit, expliquant notamment que son entretien devenait assez coûteux. 36
Comme Abraham tardait à venir, cela faisait effectivement beaucoup de frais pour rien.
La génération qui ne passe toujours pas
Il y aurait encore bien d’autres prédictions foireuses à présenter, mais je ne peux pas toutes les détailler ici. Je pense notamment à l’interprétation de la « génération qui ne passera pas », qui mériterait un article détaillé à elle seule.
Pendant des décennies, l’enseignement était pourtant assez simple. La génération ayant vu les événements de 1914 ne disparaîtrait pas entièrement avant le début de la grande tribulation.
À mesure que cette génération vieillissait, les publications insistaient sur le peu de temps qu’il lui restait. En 1984, La Tour de Garde rappelait que même les bébés nés en 1914 avaient désormais 70 ans. En 1988, Réveillez-vous ! affirmait encore que des millions de personnes nées en 1914 ou auparavant étaient toujours en vie, mais que leur nombre diminuait rapidement. Cela constituait, selon la publication, « une raison supplémentaire » de croire que le jour de Jéhovah était imminent.37
Dans ce climat d’urgence permanente, des jeunes pouvaient être découragés d’entreprendre de longues études ou de poursuivre une carrière dans le monde. À quoi bon préparer un avenir lointain puisque le système devait disparaître avant la génération de 1914 ?
Le problème, c’est que les membres de cette génération ont continué à vieillir, puis à mourir. La compréhension approchait dangereusement de sa date d’expiration.
Il fallut donc la modifier plusieurs fois. En 1995, « cette génération » ne désignait plus ceux qui avaient vu 1914, mais les gens qui voyaient le signe de la présence du Christ sans changer leur conduite. En 2008, elle désignait les chrétiens oints.
J’ai volontairement condensé ici ces multiples changements pour faire court, et laissé de côté ceux qui concernaient l’âge qu’il fallait avoir en 1914 pour être considéré comme témoin des événements.
Aujourd’hui encore, oui, la génération de 1914 n’est toujours pas passée. Et non, vous ne rêvez pas ! On attend toujours l’accomplissement de cette prophétie.
Vous me direz que cette génération doit être sacrément résistante pour tenir plus d’un siècle.
Eh bien non. Il existe une autre explication.
L’organisation nous a inventé deux générations pour le prix d’une, en quelque sorte. Ou plutôt selon leur propre terme, une seule génération composée de deux groupes qui se chevauchent. 38 Des personnes encore vivantes en 2026 sont donc censées appartenir à cette génération de 1914… Fascinant !
Et si j’ai du mal à adhérer à ce raisonnement capillotracté ? Pas besoin de se prendre la tête. Il s’agit sans doute d’une nouvelle lumière divine qui a permis au Collège central d’atteindre un niveau de compréhension auquel le commun des mortels avait peu de chances d’accéder.
Ce qui est quand même bien pratique, c’est que cette lumière permet de prolonger la durée de vie d’une prophétie qui devait s’accomplir bien avant.
J’ai maintenant hâte de découvrir la prochaine lumière qui deviendra nécessaire lorsque l’explication actuelle arrivera, elle aussi, à expiration.
Peut-être une troisième génération, qui sait ?
Mais trêve de plaisanterie. L’organisation a annoncé à plusieurs reprises des événements qui ne se sont pas produits, parfois avec une certitude impressionnante. Ces prédictions ont pourtant eu des conséquences bien réelles sur la vie des proclamateurs qui les prenaient au sérieux.
Ce que la Bible appelle un faux prophète
Comment ne pas penser à Deutéronome 18:20-22 ?
« Si un prophète dit présomptueusement en mon nom une parole que je ne lui ai pas ordonné de dire, ou s’il parle au nom d’autres dieux, ce prophète devra mourir. Mais tu te demandes peut-être : “Comment saurons-nous que Jéhovah n’a pas dit cette parole ?” Si le prophète parle au nom de Jéhovah et que la parole ne se réalise pas, si elle reste sans effet, c’est que Jéhovah n’a pas dit cette parole. Le prophète l’a dite présomptueusement. Tu ne devras pas avoir peur de lui. »
Puisque l’organisation affirme transmettre les enseignements de Jéhovah et qu’elle a annoncé avec certitude des événements qui ne se sont pas réalisés, j’en conclus, en appliquant simplement le critère donné dans ces versets, qu’elle correspond à ce que la Bible appelle un faux prophète. Ce n’est que ma conclusion personnelle. Libre à chacun de penser ce qu’il veut en fonction des éléments dont il dispose.
Raison de plus pour moi de ne pas croire que l’organisation est dirigée par Jésus, et encore moins de lui être soumis ou de lui accorder ma confiance.
Vous comprenez donc pourquoi je n’ai plus aucune confiance dans cette organisation. Je pourrais encore multiplier les exemples, mais ce document est déjà suffisamment long.
Je voudrais néanmoins terminer cette première partie par un épisode beaucoup plus récent qui concerne la situation en Norvège. Le timing des événements pose vraiment question et doit être pris au sérieux.
La chronologie troublante des faits souligne, selon moi, le manque de transparence de l’organisation, sa manière de procéder et l’origine bien humaine de certaines « nouvelles lumières ». Cela nous ramène directement à la question posée au départ : puis-je réellement faire confiance à cette organisation ?
Norvège et « nouvelle lumière » : un timing plus que troublant
En 2024, le Collège central a annoncé plusieurs changements concernant la manière de traiter les personnes exclues.
Honnêtement, ces changements paraissent assez mineurs. Parmi toutes les nouveautés annoncées ces dernières années, c’est même probablement l’une de celles qui ont fait le moins de bruit.
Pourtant, leur timing mérite vraiment qu’on s’y intéresse.
L’organisation présente ces modifications comme venant de la volonté de Jéhovah...
Peut-être. Mais avant de l’accepter, regardons simplement les faits.
Toute la chronologie qui suit peut être vérifiée à partir des publications de jw.org et des communications officielles des autorités norvégiennes. Aucun site « apostat » n’est nécessaire.
Et je précise tout de suite que mon objectif n’est pas de déterminer si la Norvège avait raison ou tort de retirer ces avantages aux Témoins de Jéhovah. La décision finale de la justice norvégienne ne change rien à mon raisonnement. Ce qui m’intéresse ici, c’est la réaction de l’organisation et surtout le timing des événements.
Le 27 janvier 2022, les autorités norvégiennes refusent d’accorder aux Témoins de Jéhovah les subventions publiques demandées pour l’année 2021.
Le 25 octobre suivant, elles avertissent l’organisation que son enregistrement comme communauté religieuse pourrait également lui être retiré. Elles lui donnent alors la possibilité de modifier les pratiques ayant entraîné le refus des subventions.
L’organisation refuse.
Le 22 décembre 2022, les autorités annoncent donc l’annulation de son enregistrement comme communauté religieuse.
Les motifs avancés sont très clairs. Selon les autorités norvégiennes, la politique d’exclusion porte atteinte au droit des membres de quitter librement leur religion. Elles dénoncent également ses conséquences sur les mineurs, notamment la possibilité d’exclure des mineurs baptisés et l’isolement social des enfants qui ne respectent plus les règles de la communauté. 39
La perte de cet enregistrement n’interdisait évidemment pas aux Témoins de Jéhovah de pratiquer leur religion, de tenir leurs réunions ou de prêcher. Elle entraînait principalement la perte des subventions publiques et de l’autorisation, pour leurs ministres du culte, de célébrer des mariages ayant un effet civil.
L’organisation avait donc parfaitement compris ce qui lui était reproché.
Dans le Point actualité no 8 du Collège central, publié le 2 décembre 2022, Anthony Morris déclarait :
« Les autorités de Norvège menacent d’annuler notre enregistrement officiel en raison de notre obéissance au principe biblique relatif à l’excommunication. Dans l’avenir, d’autres gouvernements vont remettre en question notre liberté de culte. Ils vont faire pression sur nous pour nous inciter à changer de croyances. Ce que, bien sûr, nous ne ferons en aucun cas ! »40
Voilà qui est très clair. Le gouvernement demandait une modification des pratiques liées à l’excommunication, mais l’organisation ne changerait ses croyances « en aucun cas ».
Un article publié sur jw.org le 11 janvier 2023 le confirmait encore :
« Le gouvernement norvégien s’oppose à nos croyances et à notre attitude vis-à-vis de l’excommunication. La gouverneure est allée jusqu’à exiger des Témoins de Jéhovah qu’ils révisent leurs croyances sur l’excommunication afin de conserver leur enregistrement. »41
À ce stade, il n’y avait donc aucune ambiguïté. Les autorités norvégiennes demandaient à l’organisation de revoir sa politique d’exclusion, notamment ses conséquences sur les mineurs. De son côté, le Collège central affirmait publiquement qu’il ne céderait jamais à ce genre de pression.
Gardez bien cette déclaration en mémoire.
La suite est particulièrement intéressante.
Le 4 mars 2024, le tribunal de district d’Oslo donne raison à l’État norvégien et confirme l’annulation de l’enregistrement des Témoins de Jéhovah.
Et là, je vous prie de bien regarder le calendrier.
Le 15 mars 2024, soit seulement onze jours après la décision du tribunal, le Collège central publie le Point actualité numéro 2. Celui-ci annonce justement une nouvelle compréhension concernant la manière de traiter les fautes graves et les personnes exclues.42
Cette nouvelle compréhension est introduite ainsi :
« Nous en avons fait l’objet de nos prières, de notre étude et de notre méditation ; et nous avons aussi beaucoup discuté de la façon dont Jéhovah a agi envers des personnes qui avaient commis des péchés graves. »
Le Collège central annonce ensuite plusieurs changements qu’il présente comme le résultat de cet examen de la Bible.
Une personne exclue peut désormais être invitée à une réunion et, selon la conscience de chacun, être brièvement saluée si elle y assiste. Les anciens doivent également chercher davantage à reprendre contact avec elle.
La procédure concernant les mineurs baptisés est elle aussi assouplie. Deux anciens peuvent d’abord rencontrer le mineur avec ses parents. Si son attitude est jugée bonne et que ses parents gèrent la situation, il ne sera pas forcément nécessaire de constituer un comité. Si un comité est malgré tout formé, les parents peuvent désormais accompagner leur enfant.
Enfin, 2 Jean 9-11, le passage utilisé pour justifier l’interdiction de saluer une personne exclue, est désormais appliqué spécifiquement aux apostats et aux personnes qui encouragent activement une mauvaise conduite.
Ces changements ne constituent évidemment pas une révolution. L’exclusion et la mise à l’écart restent en place. Mais ils concernent précisément les deux problèmes relevés par les autorités norvégiennes : l’isolement social des personnes exclues et le traitement des mineurs baptisés.
Puis, le 28 mars 2024, jw.org annonce officiellement que les Témoins de Jéhovah vont faire appel de la décision. 43
Et cette nouvelle compréhension nous est présentée comme le résultat de prières, d'études et de méditation sur la manière dont Jéhovah agit envers les pécheurs. La situation en Norvège, elle, n’est jamais mentionnée dans le Point actualité.
Personnellement, je ne crois pas que ce timing soit une simple coïncidence. Je pense que les pressions exercées en Norvège et la procédure judiciaire ont joué un rôle déterminant dans ces changements. Chacun pourra se faire son propre avis.
Je précise tout de même que la Cour suprême norvégienne a finalement rendu en 2026 une décision favorable aux Témoins de Jéhovah.44 Cette issue ne change rien à mon raisonnement. La Bible n’avait pas changé et les versets invoqués existaient depuis près de deux mille ans. Ce qui avait changé, c’était la situation de l’organisation en Norvège.
Mais il est tout de même intéressant de constater que la modification annoncée en 2024 a ensuite été expressément prise en compte par la Cour suprême. Dans son arrêt, celle-ci cite La Tour de Garde d’août 2024 concernant la nouvelle procédure applicable aux mineurs et estime que cette procédure paraît désormais « plus attentionnée qu’auparavant ». Ce fameux changement de compréhension tombé à point nommé a donc bien été pris en compte par la Cour suprême dans son examen de la situation des mineurs. 45
J’en viens donc forcément à me demander si, sans les pressions exercées en Norvège, cette « nouvelle lumière » aurait seulement vu le jour. À moins de considérer que ce sont parfois les autorités présentées comme des adversaires qui aident indirectement le Collège central à mieux comprendre la Bible…
Chacun est libre d’en conclure ce qu’il veut. Mais pour ma part, j’ai beaucoup de mal à croire que cette modification serait simplement une « nouvelle lumière » venue de Jéhovah.
Cet épisode vient s’ajouter à tout ce que j’ai présenté jusque-là, notamment des directives non bibliques aux conséquences parfois graves, des prédictions non réalisées, des enseignements fondamentaux fondés sur des calculs fragiles et des « nouvelles lumières » qui apparaissent lorsque les anciennes compréhensions ne peuvent plus tenir.
Conclusion de la première partie : « Vers qui irions-nous ? »
Voici l’extrait d’une Tour de Garde de juillet 2022 :
« Au moyen de l’“esclave fidèle et avisé”, Jésus a mis en place sur la terre une organisation remarquable qui favorise le culte pur. Que ressens-tu quand tu penses à cette organisation ? Tu es sans doute tenté de reprendre à ton compte ce que l’apôtre Pierre a dit à Jésus : “Vers qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle.” Que serions-nous devenus si nous ne connaissions pas l’organisation de Jéhovah ? »46
Dans le récit biblique, Pierre s’adresse à Jésus. Pourtant, La Tour de Garde reprend directement ses paroles après avoir parlé de l’organisation, puis demande ce que nous serions devenus sans elle.
En quelques phrases, Jésus et l’organisation deviennent presque interchangeables. Quitter l’organisation revient alors, dans l’esprit des proclamateurs, à quitter Jésus et à abandonner les paroles de vie éternelle.
Cette façon de penser est tellement bien ancrée que la question elle-même finit souvent par être légèrement transformée . Au lieu d’entendre « Vers qui irions-nous ? », j’ai souvent entendu : « Où irions-nous si nous quittions l’organisation ? »
C’est probablement l’un des derniers obstacles à surmonter pour un proclamateur qui ne croit plus réellement aux enseignements de l’organisation. Même lorsqu’il constate les erreurs et les contradictions, cette question revient : « Mais où irais-je ? »
Pour un croyant qui considère toujours la Bible comme inspirée, la réponse peut être la même que celle de Pierre. Il peut décider d’aller vers Jésus.
L’organisation n’a pas le monopole de Jésus, de la Bible ou de la foi chrétienne. De nombreuses personnes quittent les Témoins de Jéhovah tout en restant croyantes. Elles n’ont simplement plus besoin du Collège central pour leur servir d’intermédiaire.
Cependant, bien que je respecte les décisions de chacun, ma réponse est différente. Ma remise en question ne s’est pas limitée à l’organisation. Comme je vais l’expliquer dans la seconde partie, j’ai également mené une réflexion sur la Bible. Je ne quitte donc pas les Témoins de Jéhovah pour rejoindre une autre religion ou me soumettre à une nouvelle autorité spirituelle.
À la question « Où irais-je ? » ou « Vers qui irais-je ? », je répond simplement nulle part ou vers personne.
Je ne suis pas obligé de remplacer une organisation par une autre. Je n’ai pas besoin d’un gourou pour me dire ce que je dois croire, comment je dois m’habiller, si j’ai le droit de porter une barbe, de trinquer ou de parler à quelqu’un qui ne partage plus mes convictions.
Je peux réfléchir, chercher, changer d’avis et continuer à apprendre sans soumettre ma conscience à quelques hommes autoproclamés « canal de Jésus ». Je m’autorise enfin à penser librement, sans rester dans le cadre très restrictif que m’impose le Collège central.
Mais alors, pourquoi ne pas simplement me tourner vers Jésus et la Bible ?
C’est l’objet de la seconde partie.
Partie II : La Bible, histoire véritable ou récits mythifiés ?
Mythe ou réalité historique ?
Comme je l’ai expliqué en conclusion de la première partie, contrairement à certaines personnes qui quittent l’organisation des Témoins de Jéhovah et annoncent se tourner vers Jésus, mon choix est différent. Pourquoi ?
On peut résumer la foi d’un Témoin de Jéhovah autour de trois croyances fondamentales :
- Jéhovah est le Créateur de toutes choses
- Jéhovah a inspiré la Bible
- Les Témoins de Jéhovah sont le peuple de Dieu et ont son total soutien.47
Dans la première partie, je me suis attaqué à la troisième croyance, même si je n’ai évidemment pu aborder qu’une petite partie des sujets qui posent problème.
Cependant, je trouve dommage que beaucoup de ceux qui remettent en question cette troisième croyance et décident de quitter l’organisation ne fassent pas le même effort pour questionner la deuxième : « Jéhovah a inspiré la Bible. »
Ainsi, beaucoup quittent une religion pour en rejoindre une autre. Ils gagnent certes un peu de liberté, car peu d’organisations religieuses sont aussi restrictives que celle des Témoins de Jéhovah, mais ils se retrouvent à nouveau enfermés dans un autre système de croyances.
Cependant, à mon sens, questionner réellement la Bible est nécessaire pour quelqu’un qui a passé du temps chez les Témoins de Jéhovah.
Nous qui avons baigné toute notre vie dans les enseignements des Témoins de Jéhovah restons forcément influencés par des publications qui défendent la Bible coûte que coûte. Pourtant, comme nous l’avons vu avec 1914, l’organisation peut utiliser des raisonnements très faibles, voire de mon point de vue fallacieux, pour défendre une croyance. En creusant ses arguments en faveur de la Bible, je me suis rendu compte que l’on retrouvait parfois exactement les mêmes procédés.
L’organisation affirme notamment que l’archéologie confirme la Bible. J’hallucine lorsque j’entends cela, surtout après m’être intéressé aux travaux de plusieurs archéologues spécialistes de l’ancien Israël.
Pour défendre cette affirmation, elle pioche quelques découvertes qui semblent aller dans son sens. L’organisation met en avant le fait qu’une ville mentionnée dans la Bible a bien existé, que le nom d’un roi a été retrouvé sur une inscription ou qu’un peuple cité dans le texte est également connu par d’autres sources. En revanche, elle passe sous silence les nombreux anachronismes et éléments archéologiques qui contredisent les récits bibliques.
Que ces découvertes existent, très bien. Mais en quoi prouvent-elles que les récits extraordinaires qui les entourent se sont réellement déroulés ?
La ville de Troie a bien existé. Cela ne prouve pas pour autant les aventures racontées dans L’Odyssée, l’existence des cyclopes, des sirènes, la transformation des compagnons d’Ulysse en porcs ou l’intervention de multiples dieux.
Personne ne considère l’intégralité de L’Odyssée comme un compte rendu historique exact simplement parce que la ville de Troie a été retrouvée.
Pour la Bible, le raisonnement devrait être le même. Découvrir un lieu, le nom d’un roi ou la trace d’une dynastie ne prouve pas le Déluge, les dix plaies d’Égypte, l’arrêt du Soleil pendant une bataille, les exploits de Samson ou la richesse extraordinaire de Salomon.
Cela ne signifie pas forcément que tout a été inventé de A à Z. Comme beaucoup de récits anciens, la Bible peut parfaitement reposer sur un noyau historique plus ou moins important, ensuite entouré d’embellissements, d’exagérations et parfois d’inventions.
Un personnage peut avoir réellement existé sans avoir accompli tous les exploits que le récit lui attribue. Une ville peut être authentique sans que la bataille miraculeuse racontée à son sujet se soit réellement produite.
La question n’est donc pas de savoir si la Bible contient quelques éléments historiques. Évidemment qu’elle en contient. La question est de savoir si cela suffit pour considérer l’ensemble de ses récits comme de l’histoire véritable.
Mais l’historicité n’est pas le seul problème. Même en laissant l’archéologie de côté et en acceptant que ces événements se soient déroulés exactement comme la Bible les raconte, leur contenu pose selon moi de sérieux problèmes sur le plan moral.
Tout le monde ne s’intéresse pas forcément à l’histoire, aux dates ou aux découvertes archéologiques. La morale, en revanche, nous concerne tous. Et certains récits bibliques me paraissent très difficiles à concilier avec l’image d’un Dieu juste et aimant.
Je vais donc commencer par quelques-uns de ces récits. L’organisation nous encourage régulièrement à méditer, à nous représenter les scènes, à imaginer les sentiments des personnages et à faire le lien avec d’autres passages.
Très bien. Faisons-le.
Je reprendrai ensuite ces mêmes récits pour les confronter à la réalité historique et archéologique. Nous verrons alors s’ils ont réellement pu se produire.
Des récits posant un problème moral
Le Déluge : un massacre planétaire
Avant d’aborder ce premier récit, gardons deux choses en tête.
Les Témoins de Jéhovah se positionnent contre l’avortement, en cohérence avec le passage d’Exode 21:22-25. Ce passage montre que la vie d’un enfant est précieuse aux yeux de Dieu dès le stade embryonnaire. Dans le même temps, ils enseignent que Jéhovah est l’être le plus aimant de l’univers, la personnification même de l’amour. 1 Jean 4:8 affirme que « Dieu est amour ».
Ceci en tête, parlons du Déluge.
Selon le récit biblique, seuls Noé, sa femme, leurs trois fils et leurs femmes ont survécu. Huit personnes en tout. Tous les autres humains présents sur terre ont été exterminés.
Dans ce cas, posons nous les questions suivantes :
Combien de femmes enceintes ont péri dans le Déluge ? De quoi pouvaient bien être coupables les enfants qu’elles portaient ?
Même question pour les bébés et les enfants en bas âge. Ils n’avaient évidemment aucune responsabilité dans la violence du monde qui les entourait. Pourtant, aucun n’a été épargné.
Dieu a donc exterminé un grand nombre d’innocents.
Et que dire des animaux ? Les Témoins de Jéhovah accordent de l’importance à la vie animale en essayant d’imiter le point de vue de leur Dieu. Pourtant, lors du Déluge, pratiquement tous les animaux terrestres ont eux aussi été exterminés. De quoi pouvaient-ils bien être coupables ?
Maintenant, représentons-nous réellement la scène.
On ne parle pas d’une mort instantanée. L’eau monte progressivement et il n’existe aucun moyen d’y échapper. C’est la panique, aussi bien chez les humains que chez les animaux. Des familles cherchent des points en hauteur, des parents tentent de protéger leurs enfants, les animaux fuient comme ils peuvent, mais l’issue est la même pour tous : la noyade.
Il ne vous viendrait probablement pas à l’esprit de noyer un chat. Pourtant, combien d’animaux Dieu aurait-il noyés ce jour-là ?
La mort par noyade est déjà atroce, mais il faut également imaginer tout ce qui la précède : l’attente, la fuite, l’eau qui continue de monter, les cris, les proches que l’on ne peut pas sauver, les enfants et les animaux paniqués. Dieu, lui, aurait observé chacun de ces détails.
N’existait-il vraiment aucune solution plus juste ? Un Dieu tout-puissant ne pouvait-il pas simplement éliminer les personnes réellement responsables de la violence tout en épargnant les enfants, les bébés, les femmes enceintes et les animaux ?
On peut toujours répondre que Noé avait prêché et que les humains n’avaient pas voulu l’écouter. Mais en quoi un enfant de quatre ans, qui dépend entièrement de ses parents, pouvait-il être tenu responsable de leur décision ? Et en quoi les animaux étaient-ils concernés ?
Pour supprimer la violence, Dieu aurait donc choisi d’exterminer presque toute forme de vie terrestre au moyen de l’une des morts les plus angoissantes qui soient.
Désolé, mais je trouve ce récit particulièrement difficile à concilier avec l’affirmation selon laquelle « Dieu est amour ».
Et le Déluge est loin d’être un cas isolé…
Quand Jéhovah décide de faire un peu de ménage
On pourrait encore essayer de présenter le Déluge comme une décision exceptionnelle, prise dans un monde exceptionnellement violent.
Le problème, c’est que cette manière d’agir est loin d’être exceptionnelle dans la Bible, particulièrement dans l’Ancien Testament. Lorsqu’un peuple contrarie Jéhovah ou se trouve sur le territoire promis aux Israélites, la solution revient souvent à tuer tout le monde.
Prenons les Amalécites :
« Voici ce que dit Jéhovah des armées : “Je vais me venger des Amalécites parce qu’ils ont attaqué les Israélites à l’époque où ils sont sortis d’Égypte. Va donc tuer les Amalécites. Tu dois les détruire complètement avec tout ce qui leur appartient. Tu ne dois épargner personne, tu dois tous les mettre à mort : les hommes, les femmes, les enfants et les bébés, ainsi que les bovins, les moutons, les chameaux et les ânes.” » — 1 Samuel 15:2, 3.
Le texte parle bien d’une vengeance pour une attaque commise plusieurs siècles auparavant. Cette vengeance s’abat sur l’ensemble du peuple, jusqu’aux enfants, aux bébés et même aux animaux.
De quoi les bébés amalécites étaient-ils coupables ? Avaient-ils participé à l’attaque contre Israël plusieurs siècles avant leur naissance ? Et qu’avaient bien pu faire les bovins, les moutons, les chameaux et les ânes pour mériter d’être massacrés eux aussi ?
On retrouve la même logique lors de la conquête de Canaan :
« Mais dans les villes de ces peuples-ci, que Jéhovah ton Dieu te donne en héritage, tu ne devras laisser en vie aucun être humain. » — Deutéronome 20:16.
Le récit de la prise de Jéricho décrit ensuite l’application très concrète de cette instruction :
« Ils mirent à mort par l’épée tout ce qui était dans la ville, hommes et femmes, jeunes et vieux, bœufs, moutons et ânes. » — Josué 6:21.
Là encore, aucun tri entre les coupables et les innocents. Les hommes, les femmes, les personnes âgées, les enfants et les animaux sont tous exterminés.
On peut toujours répondre que ces peuples étaient mauvais, que Jéhovah pouvait lire dans les cœurs ou que, puisqu’il donne la vie, il possède également le droit de la reprendre. Mais cela ne répond toujours pas à la question : de quoi les enfants, les bébés et les animaux étaient-ils coupables ?
Si un dirigeant humain ordonnait aujourd’hui d’exterminer toute une population, jusqu’aux nouveau-nés et aux animaux, personne ne présenterait cela comme une décision juste et pleine d’amour. Le fait d’attribuer cet ordre à Dieu ne rend pas soudainement le massacre plus moral.
Donc, si l’on décide de m’ostraciser parce que je refuse d’approuver de tels récits, cela m’importe peu. Selon moi, ce sont plutôt ceux qui les considèrent comme parfaitement réels et justes qui devraient accepter de se remettre sérieusement en question, au lieu de sortir une nouvelle fois la carte Joker : « Il y a des choses que nous ne comprenons pas. »
Et cette violence divine ne concerne pas seulement les peuples ennemis. Lorsque les Israélites eux-mêmes contrarient Jéhovah, le résultat n’est parfois pas très différent.
Une génération condamnée à mourir dans le désert
Après la sortie d’Égypte, Dieu envisage par deux fois d’exterminer entièrement les Israélites.
La première fois, en Exode 32:9-14, après l’épisode du veau d’or, il annonce à Moïse son intention de détruire le peuple et de faire de lui une grande nation.
La seconde fois, en Nombres 14:11-20, les Israélites prennent peur après avoir entendu le rapport des espions et refusent d’entrer en Canaan. Jéhovah propose alors de les frapper d’une épidémie, de les chasser et, là encore, de faire de Moïse une nation plus grande qu’eux.
Heureusement, Moïse parvient à chaque fois à le faire changer d’avis.
Et l’un des arguments employés est quand même assez révélateur : que vont penser les Égyptiens et les autres peuples s’ils apprennent que Jéhovah a fait sortir les Israélites d’Égypte pour finalement les massacrer dans le désert ? Autrement dit, Moïse lui rappelle que cela pourrait sérieusement nuire à sa réputation.
Il est assez étrange de voir le Dieu présenté comme parfait et infiniment juste vouloir exterminer tout un peuple, avant d’être raisonné par un humain qui lui explique pourquoi ce serait peut-être une mauvaise idée.
Jéhovah renonce donc à l’extermination immédiate. Mais la sanction reste particulièrement lourde. Tous les Israélites recensés âgés de vingt ans et plus sont condamnés à mourir dans le désert, à l’exception de Josué et Caleb. Leurs enfants entreront dans le pays, mais seulement après quarante années d’errance durant lesquelles toute la génération de leurs parents aura disparu.
Le Deutéronome résume d’ailleurs le sort de cette génération en ces termes :
« Jéhovah a tendu la main contre eux pour les éliminer du camp jusqu’à ce qu’ils aient péri. » — Deutéronome 2:15.
Cependant, comme on va le voir, pour provoquer une tuerie il n’est même pas toujours nécessaire qu’un peuple entier se révolte. Parfois, il suffit juste de regarder au mauvais endroit.
Beth-Shémèsh : regarder au mauvais endroit
À l’époque de Samuel, les Philistins rendent l’Arche de l’alliance aux Israélites après avoir subi une série de calamités, dont le fameux épisode des hémorroïdes…
Lorsque l’Arche arrive à Beth-Shémèsh, les habitants sont en train de moissonner. Le récit décrit leur réaction :
« Quand ils levèrent les yeux et qu’ils virent l’Arche, ils se réjouirent. […] Alors les gens fendirent le bois du chariot pour allumer un feu et ils offrirent les vaches en holocauste à Jéhovah. » — 1 Samuel 6:13, 14.
Ils se réjouissent donc de retrouver l’Arche et offrent immédiatement des sacrifices à Jéhovah. Leurs intentions semblent plutôt bonnes.
Mais attention au retournement de situation :
« Mais Dieu tua les hommes de Beth-Shémèsh parce qu’ils avaient regardé l’Arche de Jéhovah. Il tua parmi le peuple 50 070 hommes, et le peuple se mit en deuil en raison du grand nombre de personnes que Jéhovah avait fait mourir. » — 1 Samuel 6:19.
Ils accueillent l’Arche avec joie, offrent des sacrifices à Jéhovah, puis Dieu en tue des milliers parce qu’ils l’ont regardée.
NB : Le nombre de 50 070 morts pose toutefois un problème textuel bien connu. Certains manuscrits et de nombreuses traductions retiennent “seulement” 70 morts. La Traduction du monde nouveau conserve malgré tout le nombre de 50 070, tout en ajoutant cette note : « Litt. “70 hommes, 50 000 hommes”. »
Une chose est certaine : ce Dieu-là ne rigole pas et semble assez prompt à mettre des personnes à mort en grande quantité. Avec le Déluge, les Amalécites, la conquête de Canaan et la génération éliminée dans le désert, cela commence sérieusement à chiffrer.
Et ce n’est toujours pas terminé. Dans le récit suivant, 70 000 personnes vont mourir pour une faute commise par leur roi.
70 000 personnes tuées pour le recensement de David
Ce dernier récit est peut-être l’un des plus choquants.
En 2 Samuel 24, David décide de recenser le peuple d’Israël. Une fois le recensement terminé, il reconnaît avoir péché.
Pour le punir, Dieu lui propose alors trois châtiments. David doit choisir entre une famine dans le pays, une défaite face à ses ennemis ou une épidémie.
Le procédé est déjà assez particulier, je trouve cela un peu sadique quand même. J’imagine David en train de réfléchir à ce qui serait le moins pire… Mais surtout, bien que ce soit lui qui ait péché, dans chacune des trois sanctions proposées, c’est essentiellement une partie du peuple qui doit payer.
David choisit finalement l’épidémie :
« Alors Jéhovah provoqua une épidémie en Israël depuis le matin jusqu’au moment fixé, si bien que 70 000 personnes moururent parmi le peuple, de Dan à Bersabée. » — 2 Samuel 24:15.
Soixante-dix mille personnes meurent donc à cause d’un recensement ordonné par leur roi. David, lui, est toujours vivant.
Et pour le coup, même David semble trouver la situation complètement injuste :
« C’est moi qui ai péché et c’est moi qui ai mal agi ; mais ces petites brebis, qu’ont-elles fait ? C’est moi qu’il faut punir, moi et la famille de mon père. » — 2 Samuel 24:17.
La question me paraît effectivement très bonne : qu’avaient fait ces 70 000 personnes ?
L’organisation tente d’expliquer qu’elles n’étaient peut-être pas innocentes. Le texte ne le précise pas, donc c’est aller au-delà du texte que de dire cela. Par contre David affirme explicitement le contraire, en déclarant que c'est lui qui a péché et que ce sont ses « petites brebis » qui meurent.
David lui s’en tire souvent bien. Il avait déjà provoqué la mort d’Urie pour lui prendre sa femme, le voilà maintenant coupable d’un nouveau péché, mais ce sont encore d’autres personnes qui en subissent les conséquences. Le riche et puissant roi retombe une nouvelle fois sur ses pattes pendant que des dizaines de milliers d’anonymes paient à sa place.
Depuis le Déluge, nous avons vu des enfants, des bébés, des animaux, des peuples entiers et même les propres adorateurs de Jéhovah être exterminés ou condamnés à mourir.
À partir de combien d’exemples faut-il arrêter de parler de décisions exceptionnelles que nous ne serions simplement pas capables de comprendre ?
Mais tout cela s’est-il réellement produit ?
Je viens de présenter plusieurs récits très différents. Pourtant, le même problème revient constamment : des personnes qui n’ont pas commis la faute reprochée sont massacrées avec les coupables, des enfants et des bébés sont exterminés, des animaux subissent le même sort, une génération entière est condamnée à mourir et des dizaines de milliers de personnes paient pour la faute de leur roi.
Je n’ai pas traité ici toute la question morale posée par la Bible. Il existe quantité d’autres récits que j’aurais pu ajouter. Mais ceux-ci suffisent déjà à expliquer pourquoi je ne parviens plus à concilier le Dieu de l’Ancien Testament avec l’affirmation selon laquelle « Dieu est amour ».
Cependant, une autre question se pose : tout cela s’est-il réellement produit ?
Lorsque l’on confronte ces récits au monde réel, leur historicité devient justement très difficile à défendre.
Tout détailler ici serait beaucoup trop long. Je vais donc simplement reprendre certains des récits que nous venons d’examiner et regarder s’ils correspondent à ce que nous connaissons de l’histoire.
Un déluge mondial ayant exterminé presque toute forme de vie devrait laisser des traces considérables et provoquer une rupture évidente dans l’histoire des civilisations.
La sortie d’environ trois millions de personnes d’Égypte, suivie de quarante années passées dans le désert et d’une campagne militaire en Canaan, ne devrait pas non plus passer totalement inaperçue.
Enfin, le recensement gigantesque de David, l’étendue extraordinaire de son royaume et la richesse sans équivalent attribuée à Salomon devraient correspondre à une puissance majeure de la région.
Ce sont donc ces trois ensembles que je vais examiner : le Déluge, l’Exode et la conquête de Canaan, puis les règnes de David et de Salomon.
Et à partir d’ici, il ne s’agit plus seulement de savoir si ces récits me paraissent moralement acceptables. Il s’agit de vérifier s’ils résistent à la confrontation avec la réalité.
Le Déluge : problème chronologique, ligne de Wallace, prédation animale et peinture rupestre
Quand situer le déluge ?
Les Témoins de Jéhovah placent le Déluge en 2370-2369 avant notre ère.48
Et cela pose déjà un énorme problème.
Un déluge mondial qui élimine tous les humains à l’exception de huit personnes, ainsi que l’ensemble des animaux terrestres restés en dehors de l’arche, ne peut pas passer inaperçu dans l’histoire. À partir de 2369, l’humanité est donc censée repartir de zéro depuis la région de l’Ararat (endroit où l’arche se pose selon la Bible).
Pourtant, les civilisations déjà présentes à cette époque ne repartent absolument pas de zéro.
Prenons simplement l’Égypte. Son histoire dynastique commence vers 3100 avant notre ère. L’Ancien Empire s’étend approximativement de 2650 à 2130, et le Déluge se retrouve donc placé en plein milieu de cette période. Djéser, Khéops et Khéphren avaient déjà régné. La Grande Pyramide était debout depuis près de deux siècles. Après 2370, l’Égypte poursuit son histoire, avec ses rois, son administration, sa religion, son écriture et ses traditions funéraires. On n’observe aucune disparition de sa population suivie de l’arrivée des descendants de Noé venus repeupler le pays.49
Il faudrait donc imaginer que les Égyptiens ont tous été exterminés, que leur civilisation a disparu, puis que quelques descendants des huit survivants ont parcouru plus de 2 000 kilomètres depuis la région de l’Ararat, repeuplé l’Égypte et repris la même culture, la même langue, la même religion et les mêmes traditions, sans que l’archéologie ne détecte cette rupture.
Le tout en quelques décennies.
On peut toujours supposer que toute la chronologie égyptienne est fausse de plusieurs siècles. Mais dans ce cas, il devient difficile d’affirmer ensuite que l’archéologie confirme la Bible. Elle ne peut pas être fiable lorsqu’elle semble aller dans le sens du récit biblique, puis devenir soudainement inutilisable lorsqu’elle le contredit.
Et le problème continue avec la tour de Babel.
Les publications des Témoins de Jéhovah situent cet épisode durant la vie de Péleg, quelque part entre 2269 et 2030 avant notre ère. Jusqu’à cet événement, « toute la terre avait une seule langue et le même vocabulaire ». Jéhovah aurait ensuite confondu le langage des humains et provoqué leur dispersion.
Mais même à la date la plus ancienne proposée pour Babel, différentes langues sont déjà attestées par écrit depuis des siècles. L’écriture égyptienne existe depuis la fin du quatrième millénaire avant notre ère et le sumérien est identifiable dans les textes mésopotamiens bien avant 2269.50
Ces langues ne surgissent donc pas subitement après Babel. Elles possèdent déjà leur propre histoire et leur propre système d’écriture avant même la période durant laquelle l’organisation situe cet événement.
Encore une fois, cela ne colle pas.
Vraiment j’hallucine chaque fois que j’entends les Témoins de Jéhovah dire que l’archéologie confirme la Bible. Pour faire entrer le Déluge et Babel dans la chronologie des Témoins de Jéhovah, il faut au contraire rejeter ou déplacer des siècles entiers d’histoire égyptienne et mésopotamienne.
Ligne de Wallace
Bon, maintenant, sortons un peu des dates et raisonnons simplement. Regardons comment les animaux sont répartis sur la planète.
Comment expliquer, par exemple, la présence des kangourous (ou d’autres espèces typiques) en Australie et en Nouvelle-Guinée ?
Selon le récit biblique, tous les animaux terrestres actuels descendent de ceux qui sont sortis de l’arche dans la région montagneuse de l’Ararat. À partir de là, ils auraient donc repeuplé toute la planète.
Comment le kangourou aurait-il fait ? Il aurait traversé toute l’Asie, puis la mer à la nage jusqu’à atteindre l’Australie ? Et une fois arrivé, il aurait complètement disparu de toutes les régions traversées pour ne laisser aucune population entre l’Ararat et sa destination finale ?
J’ai pris l’exemple du kangourou, mais il suffit de s’intéresser à la ligne de Wallace pour comprendre que le problème est beaucoup plus large.
La ligne de Wallace est une frontière biogéographique située entre différentes îles d’Indonésie. Certaines sont pourtant très proches les unes des autres, mais elles sont séparées par une mer profonde, rendant le franchissement difficile, et présentent des faunes radicalement différentes.
D’un côté, on trouve principalement des animaux typiques de l’Asie. De l’autre apparaît une faune beaucoup plus proche de celle de l’Australie et de la Nouvelle-Guinée, avec notamment une grande diversité de marsupiaux.
Cette répartition trouve une explication avec l’histoire géologique de la région. Même lorsque le niveau des océans était beaucoup plus bas, ces îles restaient séparées par des bras de mer profonds. Ces barrières ont limité les migrations et contribué à isoler les animaux pendant de très longues périodes. L’Australie elle-même est restée largement isolée des autres continents pendant des millions d’années. Aujourd’hui, plus de 80 % de ses espèces de mammifères sont endémiques, c’est-à-dire qu’on ne les trouve naturellement nulle part ailleurs.
Ce modèle explique donc plutôt bien ce qu’on observe. Mais comment expliquer une telle répartition si tous ces animaux sont partis du même endroit il y a seulement 4 400 ans ?
Il faudrait imaginer que les ancêtres des kangourous, des koalas et de nombreux autres animaux auraient quitté la région de l’Ararat, traversé toute l’Asie sans y laisser aucune population, franchi la mer d’une manière ou d’une autre, puis se seraient installés de l’autre côté de cette frontière sans jamais revenir en arrière.
Dans le même temps, de nombreux animaux présents en Asie auraient effectué une partie du trajet, mais se seraient tous arrêtés avant cette même frontière.
Pourquoi les uns auraient-ils traversé et pas les autres ? Pourquoi les kangourous auraient-ils tous continué dans la même direction sans qu’aucun ne s’installe en chemin ? Et comment expliquer que les animaux se retrouvent répartis dans des zones aussi distinctes alors qu’ils seraient tous partis du même endroit à la même époque ?
Ce sont simplement des observations du monde réel, et je ne vois pas comment le récit du Déluge peut s’intercaler là-dedans.
Je crois une chose : il faut beaucoup, beaucoup de foi pour croire en ce Déluge de façon littérale.
Prédation animale avant le déluge ?
Je vous épargne tous les autres détails compliqués : faire entrer tout ce petit monde dans l’arche, stocker suffisamment de nourriture et gérer l’eau, gérer l’urine et les excréments de tous ces animaux pendant plus d’un an.
Il y a cependant un point que je trouve particulièrement révélateur, celui de l’alimentation des animaux.
Selon Genèse 1:30, tous les animaux recevaient « toute végétation verte » pour nourriture. Les publications de l’organisation se contredisent sur le moment où ils auraient commencé à se manger entre eux, mais la dernière explication claire que j’ai trouvée situe ce changement après le Déluge.51
Le problème est que la prédation existait bien avant le Déluge, et même bien avant l’apparition de l’être humain. Et il ne s’agit pas simplement de regarder les dents d’un dinosaure et de supposer qu’il mangeait de la viande. Des restes de proies ont été retrouvés directement dans l’estomac de certains dinosaures fossilisés. Des coprolithes (excréments fossilisés) contiennent également de nombreux fragments d’os.
Un spécimen de Compsognathus contenait par exemple les restes d’un lézard dans son abdomen. Un coprolithe attribué à un grand tyrannosaure contenait, quant à lui, entre 30 et 50 % de fragments d’os.52
Les animaux se mangeaient donc déjà entre eux des millions d’années avant le Déluge.
Et même sans parler des fossiles, il suffit d’observer les animaux actuels. Les crocs, les griffes, les mâchoires, les systèmes permettant d’injecter du venin ou les toiles conçues pour capturer des proies ne ressemblent pas vraiment à de simples outils végétariens qui auraient ensuite été détournés de leur fonction.
Il faudrait donc croire que Dieu aurait créé des animaux exclusivement végétariens, tout en les équipant de systèmes parfaitement adaptés pour repérer, capturer, immobiliser, tuer et digérer d’autres animaux. Ces systèmes auraient eu une autre fonction, mais personne ne sait laquelle.
Désolé, mais je trouve l’explication beaucoup moins crédible que le problème qu’elle cherche à résoudre.
Peinture rupestre
Et il n’y a même pas besoin de remonter aux dinosaures. Dans la grotte Chauvet, en Ardèche, des peintures rupestres représentent une scène de chasse montrant plusieurs lions des cavernes poursuivant des bisons. On y trouve également des peintures de mammouths et de rhinocéros laineux.
Ces représentations témoignent donc de comportements de prédation animale pratiqués par les animaux représentés.
Mais de quand datent ces peintures ? Je ne vais pas utiliser les datations au carbone 14 pour appuyer mon raisonnement car je sais que n'importe quel Témoin de Jéhovah rejettera cette datation d’environ 36 000 ans. Bien qu'il n'y ait pas que le carbone 14, les chercheurs ont également utilisé d’autres méthodes, notamment le chlore 36 et l’uranium-thorium, pour dater les effondrements qui ont fermé l’entrée de la grotte.
Mais mettons toutes ces datations de côté, qui il faut le dire s’accordent assez mal avec l’idée d’une création de l’être humain il y a seulement 6 000 ans.
Regardons simplement les animaux représentés. On y trouve des espèces qui vivaient dans une France avec un climat radicalement différent de celui d'aujourd'hui. On parle d'une France avec des paysages de steppes et de toundras, peuplés notamment de mammouths, de rhinocéros laineux et de lions des cavernes, des espèces aujourd’hui disparues. Des espèces adaptées à un environnement glacial.
Or, il y a environ 4 400 ans (après le Déluge tel que daté par les Témoin de Jéhovah) la France ne ressemblait déjà plus du tout à cela. La France connaissait déjà un climat tempéré, relativement proche de celui d’aujourd’hui. Et forcément ces espèces représentées à Chauvet ne peuvent être que bien antérieures à cette date.
Donc, en admettant l’hypothèse d’un Déluge il y a 4 400 ans, il faudrait faire remonter ces scènes de prédation avant celui-ci.
Ainsi, même en supposant l’hypothèse d’un Déluge, les éléments à notre disposition, qu’il s’agisse de l’analyse des coprolithes ou de l’observation des peintures rupestres, vont à l’encontre de l’idée selon laquelle Dieu aurait donné uniquement de la végétation à manger aux animaux, sans qu’ils soient destinés à se manger entre eux.
Après avoir examiné la chronologie, la continuité des civilisations, la répartition des animaux et maintenant la prédation, je ne vois aucune raison sérieuse de considérer le Déluge tel que décrit dans la Bible comme un événement historique mondial. Tout correspond bien davantage à un récit mythique.
Et quelque part, c’est plutôt rassurant.
Car si ce récit était réel, Jéhovah aurait choisi de mettre fin à la violence en noyant presque toute l’humanité, enfants compris, ainsi que l’immense majorité des animaux terrestres. Ce ne serait pas seulement une catastrophe naturelle, il s’agirait du plus grand massacre de toute l’histoire.
L’Exode et la Terre promise : explosion démographique, millions de marcheurs fantômes et conquête éclair
Revenons maintenant à cette génération d’Israélites que Jéhovah condamne à mourir dans le désert.
Cette extermination a-t-elle réellement eu lieu ?
Les Témoins de Jéhovah placent l’Exode en 1513 avant notre ère. Pourtant, la première mention extrabiblique d’Israël généralement reconnue ne date que des environs de 1208 avant notre ère.
Elle apparaît sur la stèle de Mérenptah, une inscription égyptienne qui présente Israël comme un peuple installé en Canaan et prétend : « Israël est dévasté, sa descendance n’est plus. »53
Cela ne nous dit pas exactement quand ce peuple est apparu, mais avant cette inscription, nous ne possédons aucune mention certaine d’Israël.
Explosion démographique : De 70 personnes à 3 millions en 215 ans
Regardons maintenant l’ampleur de l’Exode raconté dans la Bible.
Exode 12:37 parle d’environ 600 000 hommes à pied, « sans compter les enfants ». En ajoutant les femmes et les enfants, l’organisation estime qu’environ trois millions d’Israélites quittèrent l’Égypte.54
Trois millions ! C’est énorme, cela représente presque quatre fois toute la population de Marseille.
Les estimations de la population égyptienne au milieu du deuxième millénaire avant notre ère restent forcément approximatives, mais plusieurs d’entre elles la situent autour de deux à trois millions d’habitants.55
Un groupe de trois millions de personnes aurait donc représenté à lui seul l’équivalent, voire davantage, de toute la population du pays selon ces estimations.
Et ce n’est pas tout.
Selon la chronologie de l’organisation, les Israélites ne seraient restés que 215 ans en Égypte. Durant ce court laps de temps, les quelque 70 membres de la famille de Jacob seraient devenus environ trois millions.
La population aurait donc été multipliée par plus de 40 000 en un peu plus de deux siècles. Un tel accroissement démographique en seulement 215 ans est hautement improbable.
Il faut ensuite ajouter les dix plaies, la mort de tous les premiers-nés égyptiens et la disparition des forces militaires lancées à leur poursuite dans la mer Rouge, et de Pharaon lui-même (selon Psaume 136:15). L’Égypte aurait subi en très peu de temps une succession de catastrophes humaines, économiques et militaires absolument colossales.
Une absence de trace très troublante
Je sais bien que les pharaons n’avaient pas pour habitude de graver leurs défaites sur les murs de leurs temples. L’absence d’un récit égyptien racontant leur humiliation ne suffit donc pas, à elle seule, à réfuter l’Exode.
Mais on ne parle pas ici d’une simple bataille perdue que le pouvoir aurait préféré oublier. On parle du départ de plusieurs millions de personnes, de la perte d’une importante main-d’œuvre, de la mort d’une partie considérable de la population et de la destruction d’une armée.
Un bouleversement pareil aurait dû laisser des traces bien au-delà d’une inscription officielle.
Pourtant, bien loin de s’effondrer après 1513, l’Égypte entre justement dans l’une des périodes les plus puissantes de son histoire. Elle étend son influence militaire et politique et finit même par dominer Canaan. Nous y reviendrons juste après. 56
Mais avant d’arriver en Canaan, les Israélites auraient erré pendant quarante ans dans le désert.
Et là encore, on ne parle pas d’une petite troupe de nomades difficile à repérer. On parle d’environ trois millions de personnes, accompagnées de leurs troupeaux, se déplaçant et installant régulièrement leurs campements dans une région relativement limitée.
Un groupe pareil doit manger, boire, installer ses tentes, faire du feu, fabriquer et casser des objets, enterrer ses morts et abandonner toutes sortes de déchets. Même après plusieurs millénaires, il devrait en rester quelque chose.
Mais je ne suis pas archéologue. Ce n’est donc pas à moi de décréter qu’une telle population aurait forcément laissé des traces.
Israël Finkelstein, archéologue spécialiste de l’ancien Israël, et Neil Asher Silberman examinent justement cette question dans La Bible dévoilée :
« En admettant que le nombre des Israélites en fuite […] ait été quelque peu exagéré […], le texte n’en décrit pas moins un nombre considérable de gens […]. Il devrait rester des traces archéologiques de leur interminable périple à travers le Sinaï. »
Ils expliquent ensuite le résultat des nombreuses recherches menées dans la région :
« Il devrait rester des traces archéologiques de leur interminable périple à travers le Sinaï. Or […] aucune trace de campement, aucun signe d’occupation datant de cette époque n’ont été retrouvés nulle part dans le Sinaï. Et ce n’est pas faute de les avoir cherchés. […] Pas un seul tesson de poterie, pas la moindre structure ni la moindre trace d’habitation ou signe d’ancien campement. »
Les auteurs précisent également que les techniques modernes permettent de retrouver les traces laissées par des groupes beaucoup plus modestes :
« Les techniques modernes de l’archéologie permettent de repérer les traces des plus infimes vestiges laissés derrière eux par des cueilleurs-chasseurs ou des bergers nomades. »57
Il reste possible qu’un groupe beaucoup plus modeste ait quitté l’Égypte à une certaine époque et que son histoire ait ensuite été amplifiée. Mais dans ce cas, nous retrouvons exactement ce que j’évoquais plus tôt, à savoir un éventuel noyau historique entouré d’exagérations et de récits miraculeux.
Ce n’est déjà plus l’Exode que l’organisation nous demande de considérer comme un récit historique exact.
Face à la multiplication extraordinaire de cette population, au départ invraisemblable de trois millions de personnes et à quarante années d’errance sans laisser la moindre trace identifiable, je préfère donc penser que ce récit relève du mythe.
Et les problèmes ne s’arrêtent pas à la frontière de Canaan.
Car selon l’organisation, ces millions d’Israélites auraient ensuite commencé à conquérir le pays en 1473 avant notre ère. Seulement voilà, cette conquête serait intervenue en pleine période d’expansion égyptienne vers Canaan, peu avant que l’Égypte n’y établisse une domination durable qui allait se prolonger jusqu’au XIIe siècle avant notre ère.
J’étais le premier surpris de découvrir cette information qui cadre assez mal avec le récit biblique. Ce n’est pas dans les publications de l’organisation que je risquais de l’apprendre…
LA CAMPAGNE MILITAIRE DE JOSUÉ
Maintenant, que dire de l’extermination des Cananéens lors de la campagne militaire menée par Josué pour prendre possession de la Terre promise ?
Les Témoins de Jéhovah situent le début de cette conquête en 1473 avant notre ère, quarante ans après l’Exode, et lui attribuent une durée d’environ six ans.
Cette période est particulièrement intéressante, car nous possédons de nombreuses informations sur le pays de Canaan de l’époque.
À partir du milieu du XVe siècle avant notre ère, précisément à l’époque où l’organisation situe la conquête et dans les décennies qui la suivent, l’Égypte impose sa domination politique et militaire sur une grande partie de Canaan. Cette présence égyptienne se prolongera pendant plusieurs siècles. Des centres administratifs et des garnisons ont notamment été retrouvés sur le territoire cananéen.
Les lettres découvertes à Tell el-Amarna permettent également de comprendre le fonctionnement de cette domination. Datées du XIVe siècle avant notre ère, elles montrent une Canaan composée de petites cités-États placées sous l’autorité de l’Égypte.
Dans ces lettres, les dirigeants cananéens s’adressent au pharaon en l’appelant « mon seigneur » et se présentent comme ses serviteurs. Ils parlent de leurs territoires comme des « terres du roi » et réclament parfois l’envoi de soldats égyptiens pour se protéger de cités rivales ou de groupes rebelles.
Abdi-Heba, le dirigeant de Jérusalem, demanda par exemple au pharaon de lui envoyer seulement cinquante hommes comme garnison pour protéger le territoire.58
Autrement dit, les Israélites auraient quitté l’Égypte pour envahir, quelques décennies plus tard, un territoire placé sous domination égyptienne.
Pourtant, ni le livre de Josué ni celui des Juges ne mentionnent cette présence. L’Égypte disparaît complètement du décor. Le récit présente plutôt Canaan comme un ensemble de royaumes agissant de manière autonome, sans jamais évoquer la puissance qui dominait alors la région.
La taille des villes pose également problème.
La Bible décrit un pays peuplé d’hommes redoutables et rempli de villes gigantesques :
« Mais les habitants du pays sont forts et les villes fortifiées sont très grandes. Nous y avons même vu les Anakim. » — Nombres 13:28.
« C’est un peuple plus haut de taille et plus fort que nous, leurs villes sont grandes et fortifiées jusqu’au ciel. » — Deutéronome 1:28.
Certes, ces paroles viennent d’espions particulièrement pessimistes. Mais la suite du récit conserve cette image de puissantes villes fortifiées, à commencer par Jéricho et ses célèbres murailles.
L’archéologie nous présente pourtant une réalité beaucoup plus modeste. Les cités cananéennes étaient généralement petites et leurs forces militaires sans commune mesure avec les immenses armées décrites dans la Bible. Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman estiment que l’ensemble de la population de Canaan au Bronze récent (environ de 1550 à 1200 avant J.-C. ) ne dépassait probablement pas 100 000 habitants.59
En face, le second recensement du livre des Nombres compte encore plus de 600 000 hommes israélites en âge de combattre. Le récit nous demande donc d’imaginer une population de plusieurs millions de personnes envahissant un pays qui comptait probablement autour de 100 000 habitants sédentaires.
Et ce sont pourtant les Israélites qui tremblent devant la taille et la puissance des Cananéens…
Les fouilles des villes conquises par Josué ne correspondent pas davantage au récit.
Après avoir examiné notamment Jéricho, Aï, Gabaôn, Hazor, Lakish et plusieurs autres villes, Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman résument ainsi les résultats archéologiques :
« L’archéologie démontre que la destruction de ces villes s’est déroulée à plus d’un siècle d’intervalle. »
Ils en concluent qu’on ne peut pas attribuer ces destructions « à une seule armée » opérant au cours d’une « unique campagne militaire ».60
On est donc bien loin des villes tombant les unes après les autres devant Josué au cours d’une conquête de quelques années.
Je ne doute évidemment pas qu’il y ait eu des guerres et des destructions à Canaan. Ce que je rejette, c’est l’idée que l’archéologie confirmerait une immense campagne militaire menée par Josué en 1473 avant notre ère. Les spécialistes que je viens de citer expliquent précisément le contraire.
Et le Soleil qui s’arrête en pleine bataille n’aide franchement pas à rendre le récit plus crédible.
David et Salomon : un empire dont les traces se font attendre
J’ai déjà présenté le problème moral que me pose la mort des 70 000 personnes provoquée par le recensement de David. Mais au-delà de cette question, les nombres donnés par le récit sont-ils seulement crédibles ?
Un recensement de plus d’un million de guerriers
Les deux versions du récit ne fournissent pas exactement les mêmes résultats :
« Joab donna alors au roi le résultat du recensement : il y avait en Israël 800 000 guerriers armés d’épées, et les hommes de Juda étaient 500 000. » — 2 Samuel 24:9.
« Joab donna alors à David le résultat du recensement : il y avait dans tout Israël 1 100 000 guerriers armés d’épées, et en Juda, 470 000 guerriers armés d’épées. » — 1 Chroniques 21:5.
Les deux récits ne fournissent donc pas exactement les mêmes résultats. L’organisation propose une explication pour harmoniser ces nombres, mais je ne vais pas m’attarder sur cette différence. Ce qui m’intéresse ici, c’est leur ordre de grandeur.
Que l’on retienne la version de 2 Samuel ou celle des Chroniques, David aurait disposé de plus d’un million de guerriers.
Or il ne s’agit pas de la population totale, mais uniquement des hommes capables de combattre. En ajoutant les femmes, les enfants, les personnes âgées et tous ceux qui n’étaient pas aptes à la guerre, il faudrait imaginer un royaume peuplé de plusieurs millions d’habitants.
Or l’archéologie nous présente une réalité bien différente.
Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman décrivent la Jérusalem du Xe siècle avant notre ère comme un « village de montagne typique ». Selon leur reconstitution, le reste de Juda se résumait à « une vingtaine de villages, abritant quelques milliers d’habitants ».
Ils ajoutent :
« il est des plus improbables que cette région de Juda, quasiment dépeuplée, avec une Jérusalem qui n'était encore qu’un village, ait pu devenir le centre d’un vaste empire s’étendant de la mer Rouge, au sud, à la Syrie, au Nord. »
Dans La Bible dévoilée, Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman présentent des estimations démographiques concernant les hautes terres au Xe siècle av. J.-C., période à laquelle les historiens situent généralement les règnes de David et de Salomon. Selon leurs estimations, environ 45 000 personnes vivaient alors dans cette région, dont au moins 90 % dans le Nord. Cela ne laisserait qu'environ 5 000 habitants répartis entre Jérusalem, Hébron et une vingtaine de villages de Juda, sans compter quelques groupes semi-nomades. 61
NB : Ces estimations correspondent à la chronologie historique généralement retenue, qui situe David vers 1010–970 av. J.-C. et Salomon vers 970–930 av. J.-C., et non à celle des Témoins de Jéhovah, qui placent leurs règnes respectivement en 1077–1037 et 1037–997 av. J.-C.
Bien sûr cela reste une estimation, et il faut reconnaître que certains archéologues considèrent ces estimations trop minimalistes et pensent que le royaume de David était déjà plus développé que ne le décrivent Finkelstein et Silberman. Le débat existe réellement sur l’importance exacte de ce royaume.
En revanche, aucun de ces désaccords ne permet de faire apparaître 470 000 ou 500 000 guerriers dans le seul territoire de Juda. Même les spécialistes qui défendent l’existence d’un royaume plus puissant sous David restent très loin des nombres bibliques. On discute pour savoir si Juda comptait quelques milliers ou quelques dizaines de milliers d’habitants, pas pour savoir s’il pouvait fournir un demi-million de soldats.
Dans la recherche historico-critique, ces nombres sont donc généralement considérés comme bien trop élevés pour correspondre aux résultats littéraux d’un véritable recensement de l’époque. Ils peuvent être compris comme des nombres fortement amplifiés donnant une image grandiose de la puissance de David.
Le récit, avec plus d’un million de guerriers recensé et 70 000 morts faisant suite à ce recensement, peut difficilement être considéré comme un compte rendu historique exact. A moins d’aller une nouvelle fois contre l’archéologie, qui est pourtant compatible avec la Bible selon l’organisation…
Et cette puissance complètement démesurée ne s’arrête pas au recensement. Elle se retrouve dans la description des conquêtes de David, puis atteint des sommets avec le royaume et la richesse extraordinaires attribués à Salomon.
Le règne prospère de Salomon
Selon la Bible, David va de conquête en conquête et agrandit considérablement son territoire. Puis, sous le règne de son fils Salomon, le royaume atteint son apogée et connaît une période de paix.
1 Rois 4:21 décrit son étendue :
« Salomon régnait sur tous les royaumes depuis le Fleuve jusqu’au pays des Philistins et jusqu’à la frontière avec l’Égypte. Pendant toute la vie de Salomon, ces royaumes lui payèrent un tribut et furent soumis à son autorité. » — 1 Rois 4:21.
Le « Fleuve » désigne ici l’Euphrate. On ne parle donc pas d’un petit royaume local ayant acquis un peu d’influence, mais d’une vaste domination s’étendant de l’Euphrate jusqu’à la frontière égyptienne. Les royaumes voisins lui auraient été soumis et lui auraient payé un tribut.
La richesse et la renommée attribuées à Salomon sont tout aussi démesurées. Étude perspicace des Écritures rappelle que son revenu annuel s’élevait à 666 talents d’or, soit près de 23 tonnes, sans même compter ce qui provenait des marchands. La publication ajoute que « tous les rois de la terre » venaient chaque année lui apporter des cadeaux et qu’aucun roi ne posséda autant de richesses que lui.62
Ajoutons à cela 1 400 chars, 12 000 coursiers ou cavaliers, des constructions monumentales et une sagesse connue dans toutes les nations environnantes. Salomon aurait entretenu des relations diplomatiques et commerciales avec plusieurs royaumes. Il aurait épousé la fille du roi d’Égypte et la reine de Saba aurait parcouru une immense distance pour venir admirer sa sagesse et ses richesses.
En clair, Salomon nous est présenté comme le roi le plus riche et le plus sage de son époque, à la tête d’un immense royaume connu bien au-delà de ses frontières.
Et quelles traces possède-t-on d’un personnage aussi incontournable ?
La réalité, c'est que nous ne possédons aucun document extrabiblique contemporain identifiant Salomon. Aucun texte connu provenant d'un État de son époque ne mentionne ce roi ou son royaume. Nous n'avons pas non plus de témoignage contemporain confirmant son mariage avec une fille du pharaon (nous n'avons d'ailleurs même pas le nom du pharaon dans la Bible), ses relations diplomatiques avec Tyr, les tributs qui lui auraient été versés ou cette immense renommée qui aurait attiré des visiteurs de royaumes lointains.
Face à la description extraordinaire que nous donne la Bible, je trouve quand même cette absence de traces assez troublante.
Mais attention, l'absence de traces ne permet pas à elle seule d'invalider la description biblique. Il existe un véritable débat sur la portée de ce silence.
Ce constat est d'ailleurs reconnu même par des spécialistes qui défendent la crédibilité historique du récit biblique. Certains considèrent que cette absence de traces peut tout à fait s'expliquer et avancent différents arguments pour justifier leur disparition. Après tout, nous parlons quand même d'événements qui auraient eu lieu il y a environ 3 000 ans.
En clair, cette absence de traces pose question, mais ne permet évidemment pas de réfuter définitivement la description biblique.
Mais alors, sur quoi pouvons-nous nous appuyer pour croire que cette description correspond à la stricte réalité historique ?
Je pense que là, il faut parler de foi. Si je dois avoir la ferme conviction que Salomon était le roi le plus riche et le plus sage qui ait jamais existé, qu'il était à la tête d'un immense empire et que « tous les rois de la terre » lui apportaient des cadeaux, alors il me faut au préalable croire que la Bible fournit un compte rendu exact, sans exagération, que Dieu a inspiré ses rédacteurs et veillé à ce qui était écrit, et que c'est également lui qui a permis à Salomon d'atteindre une telle renommée.
Mais on ne peut pas invoquer l'archéologie comme preuve de tout cela. À ce jour, les découvertes archéologiques ne permettent pas de reconstituer, indépendamment du récit biblique, cet immense royaume s'étendant jusqu'à l'Euphrate, avec ses tributs, ses richesses exceptionnelles et sa renommée internationale.
Et personnellement, au regard de ce que nous apprennent les recherches historiques et archéologiques, cette description prise à la lettre me paraît très improbable.
De mon côté, la conclusion donnée par les archéologues Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman dans La Bible dévoilée me paraît plus rationnelle :
« Il n'y a pas lieu de douter de l'existence historique de David et de Salomon. En revanche, il y a de fort bonnes raisons de remettre en question l'étendue et la splendeur de leur royaume. »
Pourtant, dans les publications des Témoins de Jéhovah, on retrouve régulièrement l'idée que l'archéologie confirme le récit biblique. Et l'organisation préfère naturellement mettre en avant les découvertes qui semblent aller dans son sens. C’est notamment le cas de la stèle de Tel Dan. Mais parlons-en justement, de cette découverte.
La stèle de Tel Dan
Cela ne me gêne pas du tout d’en parler. Cette stèle, généralement datée du IXe siècle avant notre ère, contient très probablement l’expression « maison de David ». Elle constitue donc un élément sérieux en faveur de l’existence d’une dynastie portant le nom de David.63
Très bien. Mais que prouve-t-elle au-delà de cela ?
Elle ne dit rien des exploits personnels de David, de son immense armée, de l’étendue de ses conquêtes ou du royaume extraordinaire attribué à Salomon. L’existence d’une dynastie davidique ne valide pas automatiquement tout ce que la Bible raconte à son sujet.
On retrouve exactement le problème évoqué au début de cette partie : on identifie un élément historique réel, puis on l’utilise pour donner de la crédibilité à l’ensemble du récit, y compris à tout ce que l’archéologie ne confirme pas.
Je peux donc parfaitement accepter qu’un David et un Salomon historiques aient existé. Mais les armées de plus d’un million de guerriers, l’empire s’étendant jusqu’à l’Euphrate et les richesses absolument démesurées de Salomon ressemblent beaucoup plus à une amplification du récit qu’à un compte rendu historique exact.
Si l’on veut invoquer l’archéologie, il faut tenir compte de tout ce qu’elle nous apprend, pas seulement de la stèle de Tel Dan.
Remise en question du modèle biblique traditionnel
J’ai grandi avec un modèle très précis de la Bible qui m’a été enseigné. Mais ce modèle que retient l’organisation tient-il encore la route ?
La Bible aurait été rédigée sur une période de plus de 1 600 ans par une quarantaine d’hommes divinement inspirés. Malgré cette diversité de rédacteurs et d’époques, elle formerait un ensemble parfaitement cohérent, sans contradiction, exact lorsqu’elle aborde l’histoire, l’archéologie ou la science, et d’une moralité sans faille.
Les Témoins de Jéhovah utilisent régulièrement ces différents points pour prouver son origine divine.
Le problème, c’est qu’en analysant honnêtement la Bible, je ne suis d’accord avec aucun de ces points et ce modèle ne tient absolument pas à mes yeux. Et je suis loin d’être le seul. Sur l’origine et la composition des textes bibliques, la grande majorité des chercheurs travaillant selon la méthode historico-critique retiennent un modèle très différent.
Quand je lis la Bible, je trouve quantité de contradictions et d’incohérences, des problèmes chronologiques, des durées qui reviennent sans arrêt comme sept ou quarante ans, des récits racontés plusieurs fois avec des différences, des anachronismes, des chiffres exagérés et des passages qui semblent clairement avoir été écrits à une époque postérieure aux événements racontés.
De plus, certains récits posent de sérieux problèmes moraux, sont incompatibles avec les données archéologiques ou semblent peu plausibles et s’apparentent davantage à de la mythologie.
Je suis donc fermement convaincu que le modèle que l’on m’a enseigné est faux, et qu'il est totalement à revoir.
Personnellement, il m'apparaît beaucoup plus naturel de voir la Bible comme un ensemble de textes humains, rédigés, assemblés, modifiés et réinterprétés au fil des siècles.
Dans ce modèle, il n’est pas nécessaire que tout ait été inventé. Les auteurs ont pu utiliser des traditions orales, des souvenirs de personnages ou d’événements réels, des lois anciennes et des récits provenant des peuples voisins. Mais ces éléments ont ensuite été retravaillés par différents rédacteurs vivant à différentes époques, avec leurs propres préoccupations politiques, religieuses et sociales.
Et bien avant le développement de la critique biblique moderne, différents observateurs avaient déjà remarqué des passages difficiles à concilier avec l’attribution du Pentateuque à Moïse.
Dès le XIIe siècle, le rabbin Abraham ibn Ezra avait remarqué plusieurs passages de la Torah difficilement attribuables à Moïse. Il s’exprimait avec prudence, parlant d’un « secret » que les plus attentifs pourraient comprendre. Au XIVe siècle, le rabbin Joseph ben Eliezer Bonfils expliqua clairement que certains de ces passages avaient forcément été ajoutés après la mort de Moïse. 64
Bonfils estimait même qu’il valait mieux ne pas révéler cela à tout le monde, de peur que certains ne prennent la Torah à la légère ou utilisent ces ajouts pour l’attaquer. Autrement dit, le problème avait déjà été repéré, mais ses implications étaient jugées trop sensibles pour être exposées clairement à tous…
Au XVIIe siècle, Spinoza reprit notamment les observations d’Ibn Ezra et alla beaucoup plus loin. En examinant la manière dont les événements sont racontés, le point de vue du rédacteur et plusieurs passages faisant référence à une époque postérieure à Moïse, il conclut que Moïse ne pouvait pas être l’auteur du Pentateuque sous la forme que nous connaissons. Il envisageait plutôt une compilation beaucoup plus tardive, probablement réalisée autour de l’époque d’Esdras, après l’exil à Babylone.65
Depuis, l’analyse linguistique, la comparaison des récits, l’étude des répétitions, des contradictions, des lois et du contexte historique ont considérablement approfondi cette question. Les spécialistes débattent toujours de la date exacte des différentes couches du texte et de la manière dont elles ont été assemblées. En revanche, l’idée que Moïse aurait rédigé seul les cinq premiers livres de la Bible, pratiquement sous leur forme actuelle, n’est plus le modèle retenu par la recherche historico-critique.
Plutôt que de me lancer dans un long développement je voudrais simplement qu’on ouvre la Bible et qu’on m’explique comment certains passages du Pentateuque pourraient être compatibles avec le modèle retenu par les témoins de Jéhovah.
Selon l’organisation, Moïse a commencé à rédiger le Pentateuque en 1513 avant notre ère. Très bien. Ouvrons donc simplement la Bible et regardons si certains passages peuvent logiquement avoir été écrits par Moïse à cette époque.
Moïse rédacteur du Pentateuque ? Incohérences et anachronismes
Je vais présenter quelques passages du Pentateuque difficiles à concilier avec l’affirmation selon laquelle Moïse en serait l’auteur. Je présenterai ensuite plusieurs anachronismes qui renforcent l’hypothèse d’une rédaction bien postérieure à 1513 avant notre ère.
Il faut savoir que la recherche historico critique va évidemment beaucoup plus loin. Elle compare notamment le vocabulaire, le style, la syntaxe, les répétitions, les récits racontés plusieurs fois, les divergences entre différentes lois, les ruptures narratives et le contexte historique reflété par les textes. Je n’aborderai cependant pas ces points ici.
Des passages du Pentateuque difficilement attribuables à Moïse
Commençons par Genèse 12:6 :
« Abram traversa le pays jusqu’au territoire de Sichem, près des grands arbres de Moré. À cette époque, les Cananéens habitaient le pays. » — Genèse 12:6.
Selon l’organisation, Moïse écrit cette phrase dans le désert, avant que les Israélites entrent en Canaan. À son époque, les Cananéens habitent toujours le pays et les Israélites n’en ont encore pris possession d’aucune partie.
Pourquoi préciser qu’« à cette époque » les Cananéens habitaient le pays, comme si la situation avait changé depuis ?
La phrase prend beaucoup plus naturellement son sens lorsqu’elle est écrite par quelqu’un vivant après la conquête de Canaan. Le rédacteur compare alors l’époque d’Abraham, durant laquelle les Cananéens occupaient le pays, à sa propre époque où les Israélites y sont désormais installés.
Un autre passage intriguant se trouve en Genèse 22:14. Après le sacrifice interrompu d’Isaac, le texte précise :
« Abraham appela cet endroit Jéhovah-Jiré. C’est pourquoi on dit encore aujourd’hui : “Dans sa montagne, Jéhovah fournira ce qui est nécessaire.” » — Genèse 22:14.
Abraham devait offrir son fils en sacrifice dans le pays de Moria, sur une montagne que Dieu lui indiquerait.
Plus tard, à l’époque de Salomon, le Temple de Jérusalem est construit sur le mont Moria. Cette montagne devint donc véritablement « la montagne de Jéhovah », vers laquelle les Israélites se rendaient chaque année pour l’adorer.
La remarque prend parfaitement son sens lorsqu’elle est écrite à une époque où le Temple existe déjà et où cette expression est effectivement employée par des israélites vivant dans le pays et se rendant au Temple. Elle en a beaucoup moins si elle est écrite par Moïse plusieurs siècles avant la construction du Temple, alors que les Israélites ne sont même pas encore entrés dans le pays. On les voit difficilement employer un dicton qui n’aurait encore que peu de sens pour eux dans ce contexte de sortie d’Egypte.
Un troisième passage se trouve en Genèse 36:31 :
« Voici les rois qui régnèrent au pays d’Édom avant que les Israélites aient des rois. » — Genèse 36:31.
Nous sommes au milieu d’une généalogie présentant les chefs et les rois d’Édom. Rien dans le texte n’annonce une prophétie. Le rédacteur énumère des rois ayant déjà régné, puis précise que cela s’est produit avant que les Israélites aient eux-mêmes des rois.
La formulation la plus naturelle laisse donc entendre que la monarchie israélite existe déjà au moment où cette phrase est écrite. Pourquoi comparer les rois d’Édom aux rois d’Israël si aucun roi n’a encore régné en Israël ?
Et j'insiste vraiment sur le contexte et la formulation, il suffit de relire le chapitre intégralement pour comprendre que ce passage n’a rien de prophétique.
L’explication la plus évidente concernant la rédaction de ce passage est qu’il provient d’une époque où Israël avait déjà connu la royauté.
Un autre exemple intéressant se trouve en Deutéronome 2:12.
Dans la Traduction du monde nouveau, le passage est rendu ainsi :
« Précédemment, les Horites habitaient en Séïr. Mais les descendants d’Ésaü les ont dépossédés, les ont anéantis et se sont établis à leur place, tout comme Israël fera avec le pays qui lui appartient, pays que Jéhovah lui donnera à coup sûr. » — Deutéronome 2:12.
Le problème, c’est que cette traduction au futur est très minoritaire et ne correspond pas à la lecture la plus naturelle du passage. La grande majorité des traductions présentent au contraire l’action comme déjà accomplie.
La Nouvelle Bible Segond traduit par exemple :
« Séir était autrefois habité par les Horites ; les fils d'Esaü les dépossédèrent, les détruisirent et s'installèrent à leur place, comme Israël l'a fait dans le pays qu'il possède, celui que le Seigneur lui a donné. » — Deutéronome 2:12.
Le texte parle donc d’Israël comme ayant déjà pris possession de son pays, ce qui suggère une rédaction postérieure à la conquête.
En choisissant le futur, la Traduction du Monde Nouveau fait tout simplement disparaître cette difficulté chronologique et rend le passage compatible avec une rédaction par Moïse.
Je ne vais pas dresser ici la liste de tous les passages où les choix de traduction de la TMN me paraissent orientés et inexacts (ils sont nombreux), mais celui-ci en fournit un exemple particulièrement parlant.
Terminons avec un passage évident, celui de la mort de Moïse en Deutéronome 34.
Le texte raconte sa mort, son enterrement, les trente jours durant lesquels le peuple le pleura, puis précise que « jusqu’à aujourd’hui personne ne sait où se trouve sa tombe ».
Quelques versets plus loin, il ajoute :
« Il n’est encore jamais apparu en Israël de prophète comme Moïse. »
Évidemment, Moïse ne peut pas avoir raconté sa propre mort, son enterrement, le deuil qui suivit et ce qui se passa ensuite. L’expression « jusqu’à aujourd’hui » suppose également qu’un certain temps s’est écoulé. Quant à l’affirmation selon laquelle aucun prophète comparable à Moïse n’est apparu depuis, elle ressemble clairement au bilan dressé par quelqu’un vivant après lui.
L’organisation le reconnaît d’ailleurs. Elle explique que ces dernières lignes furent probablement écrites par Josué ou par Éléazar, le grand prêtre.66
Mais pourquoi limiter cette possibilité aux derniers versets du Deutéronome alors que d’autres passages parlent également depuis une époque postérieure à la conquête, à l’apparition de la royauté ou à la construction du Temple ?
De plus, de nombreux autres passages s’accordent mieux avec une rédaction tardive, notamment ceux qui semblent refléter les sièges et la destruction des villes, la dispersion des Israélites et l’exil.
Je ne les ai volontairement pas mentionnés, car ils peuvent toujours être interprétés comme des prophéties. Mais comme rien ne prouve qu’ils aient été écrits avant les événements qu’ils décrivent, et compte tenu de la quantité d’éléments en faveur d’une rédaction plus tardive, je ne les considère pas comme prophétiques. J’y vois plutôt une justification théologique pour expliquer que si les Israélites ont perdu la guerre et ont été exilés, ce n’est pas que Jéhovah est moins puissant que les dieux babyloniens, mais c’est la faute du peuple. C’est parce qu’ils n’ont pas obéi à Jéhovah. C’est d’ailleurs le raisonnement utilisé pour expliquer pratiquement toutes les défaites d'Israël dans l’Ancien Testament…
L’analyse ne s’arrête évidemment pas aux quelques passages que je viens de mentionner. Les différences de vocabulaire, de style, de lois et de point de vue conduisent les spécialistes à distinguer plusieurs couches de rédaction au sein du Pentateuque. Certaines ruptures sont d’ailleurs perceptibles même sans maîtriser l’hébreu, parfois au sein d’un même livre, voire d’un même chapitre.
Et ce n’est pas tout : l’archéologie enfonce le clou !
Car lorsque l’on confronte maintenant le Pentateuque aux peuples, aux villes, aux titres et aux pratiques qu’il mentionne, on retrouve exactement le même problème avec des récits censés se dérouler à une époque ancienne mais qui contiennent pourtant des éléments appartenant à des périodes beaucoup plus récentes.
Des détails qui appartiennent à une autre époque – Anachronismes
Les Philistins
Selon la chronologie de l’organisation, Abraham est entré en Canaan en -1943. Pourtant, la Genèse le fait déjà séjourner « au pays des Philistins » et présente ensuite Abimélech, à Guérar, comme « roi des Philistins » dans le récit concernant Isaac.
Or la culture philistine n’apparaît dans cette région que vers -1200, soit plus de 700 ans après Abraham. L’Exode, que l’organisation situe en -1513, parle lui aussi du « pays des Philistins », environ 300 ans trop tôt.67
Ur des Chaldéens
Abraham quitte « Ur des Chaldéens ». La ville d’Ur existait bien à son époque, mais les Chaldéens ne sont attestés dans cette région qu’à partir d’environ -900, plus de mille ans après Abraham.68
L’expression correspond donc au nom que des rédacteurs beaucoup plus tardifs connaissaient.
La ville de Dan
En Genèse 14:14, Abraham poursuit ses ennemis jusqu’à Dan, dans un récit que la chronologie de l’organisation situe vers -1933.
Pourtant, Juges 18:29 explique que cette ville s’appelait auparavant Laïsh et qu’elle ne reçut le nom de Dan qu’après l’installation des Israélites en Canaan, donc après -1473 selon l’organisation.
La Genèse emploie ainsi un nom apparu plusieurs siècles après Abraham.
Ramsès
Joseph aurait vécu entre -1767 et -1657. Pourtant, Genèse 47:11 situe déjà les Israélites « dans le pays de Ramsès ». Exode 1:11 affirme ensuite qu’ils construisirent la ville de Ramsès avant leur départ d’Égypte, situé en -1513.
Mais Pi-Ramsès ne devint une grande résidence royale que sous Ramsès II, vers -1270. Le secteur était occupé auparavant, notamment à Avaris, mais Pi-Ramsès comme grande résidence royale est une création de Ramsès II au XIIIe siècle avant notre ère. Le nom employé par la Bible appartient donc à une époque bien postérieure à Joseph et à la date de l’Exode défendue par l’organisation.69
Les chameaux
La Genèse présente également les chameaux comme des animaux domestiques ordinaires. Abraham en possède, son serviteur en emmène dix et la caravane qui transporte Joseph en Égypte voyage avec des chameaux.
Ces récits sont situés entre environ -2000 et -1750. Pourtant, les premières traces significatives d'un usage régulier du chameau domestique dans le sud du Levant n’apparaissent qu’autour de -930.70
Les caravanes de chameaux décrites dans la Genèse correspondent donc beaucoup mieux au monde du premier millénaire avant notre ère qu’à celui d’Abraham ou de Joseph.
Des pharaons sans nom
Un autre détail me paraît révélateur. Dans toute la Genèse et l’Exode, aucun roi d’Égypte n’est nommé. Le pharaon qui prend Sara, celui qui élève Joseph à une position importante, celui qui ordonne la mort des nouveau-nés et celui qui affronte Moïse, tous restent simplement « Pharaon ».
Même sous Salomon, le roi d’Égypte qui devient son beau-père, s’empare de Gezer puis lui offre la ville en cadeau n’a toujours pas de nom. Pourtant, la Bible mentionne quantité de personnages, de villes et de détails bien moins importants.
Puis, vers la fin du règne de Salomon, un nom apparaît enfin, celui de Shishaq, généralement identifié à Shéshonq Ier. À partir de là, les récits bibliques commencent à nommer des souverains égyptiens identifiables historiquement, comme Néko ou Hophra.
Le titre lui-même est intéressant. À l’origine, le mot égyptien traduit par « Pharaon » désignait la « Grande Maison », c’est-à-dire le palais. Il ne commença à être employé pour désigner directement le souverain que durant le Nouvel Empire, soit plusieurs siècles après l’époque à laquelle l’organisation situe Abraham et Joseph.
Plus tard, au cours du premier millénaire avant notre ère, le titre commença à être associé au nom personnel du souverain. C’est justement ce que l’on retrouve dans les textes bibliques plus tardifs avec des expressions comme « Pharaon Néko » ou « Pharaon Hophra ».71
Une fois encore, les récits censés être les plus anciens restent étrangement vagues, tandis que les noms apparaissent lorsque la Bible entre dans une période beaucoup mieux ancrée dans l’Histoire.
À force, cela commence à faire beaucoup d’indices suggérant une rédaction bien plus tardive. Pardon de rejeter le modèle enseigné par les Témoins de Jéhovah, mais ma raison me fait pencher vers une autre explication.
Tout cela donne l’impression que des traditions anciennes ont été racontées ou retravaillées bien plus tard, avec les noms et le décor connus des rédacteurs. Cette explication me paraît beaucoup plus naturelle que celle d’un Dieu qui aurait inspiré Moïse pour lui faire consigner des récits historiquement exacts.
Ce livre n’a pour moi rien de divin. Mais alors que dire des prophéties bibliques ? C’est en effet l’un des arguments principaux des Témoins de Jéhovah pour “prouver” l’inspiration divine. Je vais en parler brièvement avant de conclure.
La preuve ultime : les prophéties — Ancien Testament, Messie et derniers jours
Pour beaucoup de Témoins de Jéhovah, les prophéties bibliques constituent une preuve irréfutable de son inspiration divine. En effet, l'organisation affirme que des centaines de prophéties se sont réalisées.
Mais pour qu’une prophétie prouve quoi que ce soit, il faut déjà pouvoir démontrer qu’elle a été écrite avant l’évènement.
Et c’est précisément là que ça coince.
Une prophétie écrite quand ? Le cas de Cyrus
Prenons l’exemple classique de Cyrus tant utilisé par les Témoins de Jéhovah en prédication notamment.
Isaïe 44:28 et 45:1 le nomment et annoncent qu’il permettrait la reconstruction de Jérusalem. L’organisation affirme qu’Isaïe a rédigé son livre entre environ -778 et après -732. Cyrus s’empara de Babylone en -539.
Voilà donc un homme nommé près de deux siècles à l’avance. Impressionnant !
Sauf que la date indiquée dans l’appendice de la Bible est une affirmation de l’organisation, pas une preuve que ce passage existait réellement à cette époque.
Pour une grande partie des livres de l’Ancien Testament, les plus anciennes copies conservées proviennent des manuscrits de la mer Morte, copiés entre environ -300 et le Ier siècle de notre ère. Le plus ancien exemplaire complet du livre d’Isaïe, retrouvé à Qumrân, date d’environ -125. 72
Nous n’avons donc aucun manuscrit d’Isaïe antérieur à Cyrus.
Je suis d’ailleurs surpris de constater, en discutant avec certains Témoins de Jéhovah, que certains l’ignorent complètement. Ils répètent que Cyrus a été nommé deux siècles à l’avance comme s’il s’agissait d’une preuve irréfutable, sans même s’être demandé ce qui prouve l’antériorité du passage.
Évidemment, je ne suis pas en train de dire que cela prouve que Isaïe 44 et 45 ont été écrits après l'événement, non pas du tout, il faudrait de la même manière que j’apporte des éléments. Je dis simplement que la valeur de l’argument qu’on me présente est nulle car rien ne prouve que le passage a pu être écrit avant, il faut simplement y croire.
Et c’est à celui qui présente cette prophétie comme une preuve de l’inspiration divine de démontrer que son argument est valable, en prouvant l’antériorité du passage. Mais en ce qui concerne ce passage, la grande majorité des spécialistes situent Isaïe 40 à 55, soit la partie dans laquelle Cyrus est nommé, vers la fin de l’exil babylonien, au VIe siècle avant notre ère. Cyrus était alors déjà un personnage historique connu. 73
Mais ce n’est pas l’objet de mon propos. Je le répète : c’est aux croyants de prouver l’antériorité du passage s’ils veulent s’en servir comme un argument valable.
Sinon, le raisonnement tourne en rond :
- Isaïe a écrit ce passage deux siècles avant Cyrus parce que la Bible et l’organisation le disent
- la Bible est inspirée parce qu’Isaïe a annoncé Cyrus deux siècles à l’avance
La conclusion prouve la conclusion.
Isaïe n’est qu’un exemple. Le même problème concerne une grande partie des prophéties de l’Ancien Testament. La Bible annonce un événement, puis la Bible raconte que cet événement s’est réalisé. Mais si rien ne permet de prouver indépendamment que la prophétie existait avant l’évènement, la démonstration n’a aucune valeur.
Jésus a accompli les prophéties… selon les Évangiles
L’organisation présente également des dizaines, voire des centaines de prophéties accomplies par Jésus.
Mais qui nous raconte leur accomplissement ?
Les Évangiles.
On prend un passage de l’Ancien Testament, puis un Évangile rédigé plus tard affirme que Jésus a accompli ce passage, parfois en précisant directement que l'événement s’est produit « afin que s’accomplisse » l’Écriture.
Et voilà, prophétie accomplie ! Quelle démonstration rigoureuse…
Les rédacteurs des Évangiles connaissaient évidemment les textes qu’ils considéraient comme messianiques. Certains de ces textes n’étaient même pas des prophéties dans leur contexte. Osée 11:1 raconte au passé la sortie d’Égypte du peuple d’Israël. Matthieu reprend pourtant cette phrase pour en faire une prophétie accomplie lorsque Jésus revient d’Égypte.
Pour ma part, je pense que les rédacteurs ont construit une partie de leurs récits afin de faire correspondre Jésus aux textes qu’ils attribuaient au Messie.
Si seulement j’avais une preuve des miracles de Jésus, je pourrais y croire, mais qu’avons nous en dehors de la Bible ? Je dis bien en dehors de la Bible car sinon autant croire sur parole tous les livres sacrés et considérer, par exemple, les révélations de Mahomet comme authentiques.
Les quelques sources extra bibliques permettent surtout de retenir qu’un Jésus historique a probablement existé, qu’il a été exécuté sous Ponce Pilate et que son mouvement lui a survécu. Elles ne confirment pas sa naissance miraculeuse à Bethléem, ses miracles, les détails entourant sa mort ou sa résurrection. 74
Encore une fois, la Bible annonce et la Bible confirme. Ce n’est pas une preuve indépendante de son inspiration.
Des derniers jours qui n’en finissent plus et que l’on peut reconnaître à n’importe quelle époque
Il reste alors les prophéties censées s’accomplir à notre époque.
Et curieusement, lorsqu’on arrive à ces prophéties, dont l’antériorité ne fait cette fois aucun doute, toute cette précision disparaît. Plus aucun personnage nommé deux siècles à l’avance. C’est dommage que la Bible ne mentionne pas nommément Trump ou Poutine, cela me donnerait des raisons d’y croire. À la place, nous avons des guerres, des famines, des tremblements de terre et des gens égoïstes…
La preuve préférée des Témoins de Jéhovah reste probablement 2 Timothée 3:1-5 :
« Les gens seront égoïstes, amis de l’argent, vantards, orgueilleux […] désobéissants à leurs parents […] sans maîtrise de soi, cruels […] amis des plaisirs plutôt qu’amis de Dieu. » — 2 Timothée 3:1-5.
Et beaucoup s’émerveillent en disant « C’est exactement ce que nous voyons aujourd’hui ! »
Sans blague…
À quelle époque les humains n’ont-ils pas été égoïstes, orgueilleux, attirés par l’argent, les plaisirs ou le pouvoir ? Les enfants désobéissants ont-ils fait leur apparition en 1914 ? Les Romains de l’Antiquité étaient-ils tous humbles, généreux et parfaitement maîtres d’eux-mêmes ?
Cette description peut fonctionner à toutes les époques. C’est exactement pour cette raison qu’elle paraît toujours juste. Le principe est le même que pour un horoscope avec une description suffisamment générale permettant à chacun d’y reconnaître sa propre vie et son époque.
Matthieu 24 ne fait guère mieux avec ses guerres, ses famines et ses tremblements de terre. L’histoire humaine en est remplie. Quant aux séismes, les données ne montrent pas qu’ils deviennent mondialement plus fréquents. Nous en enregistrons davantage parce que nous possédons beaucoup plus d’instruments pour les détecter, et nous en entendons immédiatement parler grâce aux médias.75
L’histoire même des Témoins de Jéhovah montre à quel point ces prophéties sont élastiques. Les Étudiants de la Bible ont d’abord enseigné que les derniers jours avaient commencé en 1799. Ils parvenaient donc déjà à reconnaître les signes à cette époque.
Le point de départ fut ensuite déplacé en 1914. Et nous sommes maintenant en 2026, toujours dans les mêmes « derniers jours ».
Il y avait des guerres, des tremblements de terre et des gens qui aimaient l’argent au premier siècle. Il y en avait en 1799. Il y en avait également en 1914. Et il y en a toujours en 2026. Une prophétie capable de désigner indifféremment ces quatre époques ne situe absolument rien.
Et il faut bien reconnaître que des « derniers jours » qui durent depuis plus de 110 ans commencent à se faire longs. Le monde de 2026 n’a plus grand-chose à voir avec celui de 1914, mais tout est placé dans le même panier.
La période s’éternise tellement que l’organisation parle maintenant des « derniers des derniers jours »...
Mon raisonnement est donc simple. Celui qui présente une prophétie comme une preuve doit montrer qu’elle est précise, qu’elle a été rédigée avant l’évènement et que son accomplissement est confirmé indépendamment du texte qui l’annonce.
Or on me présente soit des prophéties dont l’antériorité n’est pas démontrée, soit des accomplissements racontés uniquement par la Bible, soit des descriptions tellement vagues qu’elles pourraient s’appliquer à presque n’importe quelle époque.
Désolé, mais pour moi, tout cela ne prouve absolument pas que la Bible est inspirée par Dieu. Avec un tel niveau de précision et autant de liberté dans l'interprétation je pourrais tout aussi bien chercher des prédictions dans les textes de Nostradamus, où je trouve parfois davantage de précision, ou encore dans mon horoscope.
Conclusion
Mes recherches, mon étude de la Bible ainsi que l’usage de mes capacités de réflexion m’ont amené à la conviction que les Témoins de Jéhovah ne détiennent pas la vérité et que la Bible n’est pas un livre inspiré par Dieu. Ce livre ne présente selon moi ni un compte rendu exact de l’histoire ni des règles parfaitement morales reflétant l’amour de Dieu.
Je n’ai présenté ici qu’une partie des éléments qui m’ont amené à cette conclusion. J’aurais pu en développer beaucoup d’autres.
Je n’ai évidemment rien contre ceux qui n’arrivent pas aux mêmes conclusions que moi. Il existe quantité de religions, de philosophies et de façons de comprendre le monde. Il me paraît donc tout à fait normal qu’un proche ou un ami puisse penser différemment de moi. En revanche, que cette différence conduise à rompre tout contact m’apparaît totalement déraisonnable. Pour moi, c’est du délire complet.
Oui, je défends la liberté de conscience. Cela comprend forcément le droit de changer de croyance, de quitter sa religion ou de ne plus croire du tout.
L’organisation présente la rupture des contacts avec une personne renvoyée comme une mesure prise pour son bien, susceptible de l’aider à revenir. Pour moi, utiliser le manque affectif comme levier afin de pousser quelqu’un à retrouver la foi n’a rien d’une aide. Je trouve ce procédé profondément déraisonnable et immoral.
Cette politique agressive conduit d’ailleurs de nombreuses personnes à rester Témoins de Jéhovah en apparence alors qu’elles ne croient plus intérieurement. Dans les communautés d’anciens Témoins, elles sont désignées par le terme PIMO : Physically In, Mentally Out, physiquement dedans mais mentalement dehors.
Elles continuent à assister aux réunions et à faire semblant de croire afin de ne pas perdre leur famille, leurs amis et parfois l’ensemble de leur vie sociale. À mes yeux, ces personnes sont bien victimes de la politique de renvoi de l’organisation. Lorsqu’il faut cacher ses convictions pour conserver ses proches, la liberté de conscience n’existe plus vraiment.
De mon côté, je refuse de faire semblant.
Je fais donc le choix de quitter volontairement cette organisation. Je regrette les conséquences que sa politique de renvoi peut entraîner, mais je n’ai aucun pouvoir sur cela. Cette politique ne dépend pas de moi.
Ai-je réellement un autre choix ? Après avoir examiné honnêtement ce que je crois, si je ne peux plus adhérer à ces enseignements, que suis-je censé faire ? Mentir ? Jouer un rôle pendant des années pour éviter d'être exclu socialement ?
Non. Cela ne m’intéresse pas. Je préfère la franchise.